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Rentes collectives : tester le marché

10 juillet 2018 | Pierre-Luc Trudel | Commenter

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calendrier_date_jour_j_cible_x_encercler_punaise_800x600Deux mois après avoir transmis ses données, Molson reçoit finalement les cotations des sept ou huit assureurs qu’elle avait sollicités. Il ne s’agit toutefois pas des cotations officielles, puisqu’Isabelle Grandmont et son équipe ont d’abord demandé des cotations illustratives pour tester le marché.

« Quand un promoteur n’est pas prêt à 100 % et veut seulement un pouls du marché, il a avantage à être transparent avec les assureurs et leur dire qu’il ne signera pas cette journée-là. Les assureurs sont normalement très à l’aise avec ça », affirme Jonathan Morin.

Il faut toutefois garder en tête que les assureurs ne mettront généralement pas leur meilleure offre sur la table lorsqu’il est question de cotations illustratives.

« Le prix ne baissera pas de 20 %, mais avec Molson, on a quand même observé une baisse marginale lors de la cotation officielle », indique Marc Drolet.

Bien qu’elle ne soit pas essentielle, la cotation illustrative a permis à Molson de se préparer pour le jour J. « On a pu montrer au comité de retraite comment tout cela allait fonctionner et confirmer qu’on allait de l’avant », raconte Isabelle Grandmont.

Grâce à l’analyse préparée, le comité de retraite et la haute direction ont pu comparer les soumissions de chacun des assureurs et prendre connaissance de l’impact comptable d’une telle transaction. « À ce moment-là, on aurait pu décider d’arrêter le processus, mais on a décidé de continuer », poursuit-elle.

« C’est essentiel de déterminer les déclencheurs qui vont nous pousser à l’achat. On veut que toute la réflexion soit faite en amont. Par exemple, être prêt à négocier si le prix est à l’intérieur de 2 % de notre passif de solvabilité, ou si l’impact comptable est de moins de 20 M$. Comme ça, quand on reçoit les soumissions, on a juste à vérifier si elles sont conformes aux barèmes qu’on avait prédéterminés », souligne Jonathan Morin.

Les déclencheurs maintenant établis chez Molson, il fallait élaborer un plan d’action pour être efficace lorsque le grand jour allait arriver. « On a choisi 4 ou 5 personnes qui allaient prendre la décision le jour J. Ça ne donne rien d’avoir 15 personnes, ça nous prend des décideurs qui vont pouvoir agir rapidement dans la même journée », fait remarquer Mme Grandmont.

« Grâce à la cotation illustrative, on savait déjà quoi regarder, ce qui a permis d’accélérer les discussions. Ce n’est pas le temps de se familiariser avec les documents le jour même! »

Isabelle Grandmont, Molson Coors

Le jour J

Devoir décider en seulement quelques heures si on donne l’aval à une transaction de plusieurs millions de dollars n’a rien de banal. C’est pourtant ce que doivent traverser toutes les caisses de retraite engagées dans un processus d’achat de rentes collectives. Chez Molson Coors, le jour J a eu lieu à la fin de 2016.

« Tous les gens impliqués avaient mis la date à leur agenda et se tenaient prêts en attendant les cotations, relate Isabelle Grandmont. Nos consultants les ont reçues au cours de l’avant-midi, ont effectué leur analyse et nous ont ensuite présenté le tout. On avait déjà vu les tableaux grâce à la cotation illustrative, on savait donc déjà quoi regarder, ce qui a permis d’accélérer les discussions. Ce n’est pas le temps de se familiariser avec les documents le jour même! »

« La journée de cotation est toujours assez intense, souligne Mathieu Tessier. Le secret, c’est d’être bien préparé et de s’assurer que l’information circule rapidement entre les différents intervenants au dossier. »

Mais malgré une préparation impeccable, plusieurs facteurs peuvent faire échouer la transaction, une chute des marchés, par exemple. « Parfois, il faut quelques tentatives avant de conclure une transaction, mais quand les promoteurs sont prêts, les chances sont bonnes de conclure dès la première fois qu’on va au marché », juge Jonathan Morin.

C’est ce qui s’est produit chez Molson. La décision a d’abord été prise d’en arriver à une transaction cette journée-là. Restait à savoir avec qui… et à quel prix.

« On a fait le tri des cotations et on a sélectionné les meilleures. Morneau Shepell a ensuite négocié avec les assureurs finalistes, se rappelle Isabelle Grandmont. On aurait pu choisir d’y aller avec plusieurs assureurs, mais on est allé avec un seul finalement. On a procédé à la signature en fin d’après-midi. »

Dans un contexte économique volatil, les soumissions des assureurs peuvent varier assez substantiellement d’un jour à l’autre. Mais dans un processus d’achat de rentes qui peut s’étirer sur plusieurs mois, les promoteurs ont-ils vraiment le contrôle sur le moment de la transaction?

« Le timing est important, mais on n’est jamais vraiment capable de prédire quand sera le bon moment, concède Mathieu Tessier. Ce que l’on dit aux promoteurs, c’est de se préparer à l’avance et de maintenir des canaux de communication ouverts avec les assureurs. On ne se gêne généralement pas pour avertir les régimes intéressés si on estime qu’il s’agit d’un bon mois pour procéder à une transaction. »

Pour avoir toute l’attention des assureurs, les promoteurs et leurs consultants ont aussi tout intérêt à choisir soigneusement la date de la transaction. « On regarde le calendrier avec les assureurs et on essaie de trouver une date moins occupée pour s’assurer d’avoir toute leur attention, souligne Marc Drolet. Et évidemment, on ne va pas planifier une journée de cotation en même temps qu’une annonce de la Banque du Canada! Le timing n’est pas négligeable, mais le niveau de préparation du promoteur a un impact plus grand sur la prime que la date de la transaction », tempère-t-il toutefois.

Pour réduire le risque lié à la transaction, Jonathan Morin suggère aussi aux promoteurs de liquider leurs actions de leur portefeuille et de les remplacer par des obligations à l’approche d’un achat de rentes. « Ça élimine le risque inhérent au marché boursier. C’est seulement la variation des taux d’intérêt qui va entrer en ligne de compte. Comme le prix des rentes fluctue en tandem avec le prix des obligations, on réduit partiellement le risque que les actifs du régime ne bougent pas de la même façon que le prix des rentes », dit-il.

Ce n’est pas encore fini!

Le contrat est maintenant signé, mais Isabelle Grandmont a encore du pain sur la planche. En plus de coordonner le transfert des données et des capitaux vers l’assureur, elle doit annoncer le changement aux quelque 400 retraités touchés.

« Rendu à ce stade, le gros du travail, c’est la communication avec les participants, affirme-t-elle. Notre plan de communication était déjà en place pour s’assurer d’informer tout le monde de la bonne façon. »

Pour ce faire, le promoteur a remis un document de type foire aux questions aux retraités et a mis sur pied une ligne téléphonique pour répondre à leurs questions. « Certains s’inquiétaient de perdre leurs avantages sociaux à la retraite, alors que d’autres se demandaient qui allaient leur envoyer leur feuillet T4A », raconte Isabelle Grandmont.

La stratégie de communication a payé : la nouvelle a été bien accueillie par les retraités, assure-t-elle.

« Dès que la transaction est conclue, il faut rassurer les retraités et bien leur expliquer que ce n’est pas un gros changement pour eux, que leur rente va continuer d’être payée de la même façon qu’avant. La seule différence, c’est qu’elle va l’être par une compagnie d’assurance, conseille Jonathan Morin. On peut aussi insister sur le fait que leur rente est protégée par la réglementation très stricte du secteur de l’assurance.

Lorsqu’une transaction ne concerne qu’un certain groupe de retraités, les promoteurs doivent aussi se préparer à expliquer pourquoi certains participants ont été sélectionnés, et d’autres non. « Pour éviter des problèmes potentiels, des promoteurs peuvent aussi décider de ne pas se prévaloir du rachat des engagements tant que tous les retraités du régime n’ont pas fait l’objet d’une transaction. En cas de faillite du promoteur ou de l’assureur, les prestations de tous les retraités seraient affectées de la même façon », observe Jonathan Morin.

Chez Molson Coors, la transaction a été un succès. Elle a permis à l’entreprise d’atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés, soit sécuriser les prestations des retraités et alléger le passif du régime de retraite.

L’expérience canadienne a d’ailleurs inspiré la division américaine de Molson Coors. À la fin de 2017, celle-ci a réalisé une souscription de rentes d’une valeur de 900 M$.

« La transaction canadienne a peut-être permis de tester les eaux, de se familiariser avec le processus », mentionne Isabelle Grandmont, qui attend toujours l’occasion parfaite pour négocier à nouveau. « Avec les changements législatifs au Québec et en Ontario, c’est certain qu’on reste à l’affût d’éventuelles transactions de rentes buy-out. »

Comment les assureurs ­établissent-ils leur prime?

Qu’elles soient illustratives ou officielles, les cotations des assureurs dépendent de plusieurs facteurs, dont la longévité des participants du régime et les projections de flux monétaires au cours des prochaines décennies. Les soumissions peuvent aussi varier en fonction de la disponibilité des actifs que les compagnies d’assurance utiliseront pour assurer le paiement des rentes aux retraités.

« ­La cotation peut aussi être influencée par des éléments un peu moins tangibles, comme la période de l’année, notre intérêt à concurrencer lors d’une journée en particulier et la relation que nous entretenons avec le promoteur », précise ­Mathieu ­Tessier.

« ­Pour obtenir les meilleures cotations possibles, la clé, c’est d’avoir des conversations très tôt dans le processus avec les assureurs, d’être capable de démontrer le sérieux de notre démarche et de notre préparation », résume ­Jonathan ­Morin.

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• Ce texte est paru dans l’édition de juin 2018 d’Avantages.
Il est aussi disponible en format PDF.
Vous pouvez également consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
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