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Pourquoi ne sommes-nous pas heureux au travail?

8 novembre 2013 | Emmanuelle Gril | Commenter

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Olivier Schmouker

Pourquoi ne sommes-nous pas heureux au travail? C’est la question à laquelle se propose de répondre, de façon tout à fait novatrice, Olivier Schmouker. Dans son ouvrage récemment paru, Le cheval et l’âne au bureau, il explique pourquoi tant de gens ont perdu le plaisir de travailler, et surtout comment reconquérir ce bonheur perdu.

« Pas encore un livre de management! », vous dites-vous. Mais celui-ci est différent et vaut largement le détour. L’auteur, Olivier Schmouker, est d’ailleurs particulièrement bien outillé pour réfléchir aux questions liées à l’emploi : rédacteur en chef du magazine Premium, son blogue « En tête » attire chaque mois plus de 70 000 visiteurs uniques.

En entrevue, lorsqu’on lui demande ce qui l’a mené à écrire cet ouvrage, il y va d’un constat-choc : « Le travail tue! dit-il. Les études sont claires à ce sujet, et tant en France qu’aux États-Unis, on dénombre un suicide par jour sur le lieu de travail. » À cela s’ajoute le fait que seulement 13 % de la population se dit heureuse au boulot, autrement dit que 87 % d’entre nous y sommes malheureux…

Déboulonner les mythes
Qu’est-ce qui explique ces statistiques affligeantes? « C’est simple, ce qu’on prend pour des moteurs de la performance – comme l’argent, la carrière, l’excellence – sont au contraire nocifs et produisent des toxines. Et puisque les départements de ressources humaines endossent ces théories, ils contribuent à diffuser ces toxines », soutient Olivier Schmouker, qui s’emploie à déboulonner un certain nombre de croyances.

Tout d’abord l’idée selon laquelle la prime au rendement stimule les employés. « Ce n’est pas un outil efficace. Elle a plutôt l’effet inverse et démotive, car elle ne concerne que quelques travailleurs et n’est que de courte durée : dès qu’on touche la prime, on cesse de faire des efforts », explique-t-il. Une recherche de Jacques Forest, professeur au département d’organisation et ressources humaines à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, démontre aussi ce fait étonnant : plus on est satisfait de sa rémunération, et plus on court de risque de souffrir d’épuisement professionnel. Pourquoi? « Lorsqu’on reçoit un salaire élevé, en retour les attentes à notre égard sont très fortes. Par conséquent cela génère du stress et de l’anxiété », illustre l’auteur.

Passons maintenant au mythe de la carrière. « On ne cesse d’entendre dire qu’il faut viser une “belle carrière”, et que pour cela, il faut y mettre les efforts. Or, des études prouvent que plus on effectue d’heures supplémentaires et moins on est efficace. Pire encore, on finit par faire de la procrastination et on éprouve des difficultés à terminer nos tâches. Il est clair que le carriérisme n’est pas un moteur », illustre Olivier Schmouker.

Quant à la fameuse excellence à laquelle tout bon employé doit aspirer, elle serait tout aussi toxique. En effet, selon l’auteur, travailler avec l’objectif d’atteindre l’excellence est un piège, car bien souvent, le mieux est l’ennemi du bien.

Pour prouver ce qu’il avance, il raconte l’anecdote de « l’effet cobra ». « À l’époque de la colonisation de l’Inde par la Grande-Bretagne, le gouverneur britannique a voulu régler le problème des cobras qui se trouvaient en grand nombre dans les rues de New Delhi. Pour y parvenir, il a eu l’idée d’offrir une récompense à tous ceux qui apporteraient un cobra mort. Au bout de quelque temps, on s’est rendu compte que bien que de nombreuses personnes recevaient la prime pour avoir tué un cobra, il y avait toujours autant de serpents dans les rues… » Pourquoi? Parce que de petits malins avaient mis sur pied des élevages de cobras! Lorsque les autorités britanniques s’en sont aperçues, elles ont cessé de verser la récompense et résultat, tous les cobras d’élevage ont été relâchés dans les rues. Le remède était pire que le mal. Conclusion, selon Olivier Schmouker : « quand on aime ce que l’on fait, mais qu’on veut le faire encore mieux, cela risque au contraire d’empirer les choses ».

Travailler autrement
À quel saint se vouer si l’on ne peut même plus se fier à ces bons vieux stimulants que constituent l’argent, la carrière et l’excellence? Il faut, selon l’auteur, travailler autrement, et troquer le triangle, présent partout dans la structure organisationnelle, contre le cercle. Que vient faire la géométrie là-dedans, direz-vous? Elle permet tout simplement de revoir les façons de faire. « La hiérarchie est une pyramide – donc un triangle – au sommet de laquelle on retrouve un leader. Si on applique le cercle, le leader disparaît au profit d’un facilitateur qui va aider les autres à accomplir leur mission », soutient Olivier Schmouker.

Grâce à cette structure en cercle, la prise de décision se fait autrement et une idée est adoptée dès qu’elle fait consensus et ne rencontre aucune opposition. Et puisque tout le monde est sur un pied d’égalité, la discussion et l’émission de critiques éventuelles se font librement. Lorsqu’il s’agit de confier un dossier à quelqu’un, la désignation se fait sans candidature, c’est-à-dire que l’on propose la personne dont on pense qu’elle est le plus apte à le faire.

« L’idée n’est pas de faire une révolution, indique l’auteur. On peut commencer par appliquer le cercle sur une structure déjà existante, et utiliser cette méthode pour la gestion d’un seul dossier. L’expérience démontre que dès qu’on y a recours, le cercle a tendance à se répandre, car on y prend goût! »

Olivier Schmouker fournit par ailleurs quelques exemples concrets de cette réussite, comme la compagnie GORE-TEX, qui fabrique des tissus haute performance. Elle compte 10 000 employés à travers le monde, et génère des revenus de 3,2 milliards $, et tout cela sans qu’on y trouve un patron au sens formel du terme. Même principe pour la chaîne de supermarchés américaine Whole Foods, où l’on applique la structure du cercle avec succès (53 000 employés, 350 succursales, 112,6 millions $ de revenus). Idem pour la compagnie française FAVI, dont le PDG a utilisé la méthode du cercle, et où l’on fabrique notamment des fourchettes de boîtes à vitesses pour Fiat, Renault et Peugeot.

Qu’advient-il du cheval et de l’âne du titre? Ils sont inspirés de la fable de Jean de La Fontaine. On y raconte la triste histoire du cheval, trop fier pour aider l’âne à porter une charge trop lourde pour lui. Exténué, l’âne rend l’âme, et le fier équidé doit alors porter sur son dos la charge… et l’âne mort. « La morale de cette histoire est qu’il faut apprendre à travailler autrement et à partager les tâches. On doit passer de l’individualisme au collectif », conclut Olivier Schmouker.


Le cheval et l’âne au bureau, Olivier Schmouker, Les Éditions Transcontinental, 2013, 208 pages, 24,95$. 

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