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Économie

À science de pointe, investissement audacieux

21 mars 2010 | Ronald McKenzie

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Ça recommence à bouger au Québec dans le secteur de la biotechnologie. Les investisseurs qui y font le saut réalisent-ils un placement sensé ou cèdent-ils aux caprices de la mode?

Après une longue traversée du désert, le secteur québécois de la biotechnologie et des sciences de la vie est-il en train de ressusciter? Des indices le laissent croire. En février dernier, l’association Réseau Capital parlait d’une « poussée soudaine » d’investissements de 87 millions de dollars au cours du second semestre de 2012, pour un total annuel de 114 millions.

Quelques mois auparavant, le Fonds de solidarité FTQ (FSTQ) annonçait trois financements majeurs, dont deux dans des entreprises vouées à la création de médicaments novateurs. Dans l’un des deux cas, le FSTQ s’est associé avec le Fonds CTI Sciences de la Vie et Ferring Pharmaceuticals pour lancer GLyPharma Thérapeutique, une nouvelle société biotech basée à Montréal. GLyPharma planchera sur un composé de la famille des agonistes du GLP-2 utilisé en soins oncologiques. Une affaire de 12 millions de dollars, dans laquelle le FSTQ et CTI seront actionnaires majoritaires à parts égales.

À Laval, BELLUS Santé a complété le printemps dernier un financement de 17 millions de dollars qui lui permettra de mener à terme la phase 3 du développement du Kiacta, son médicament phare. Conçu pour traiter l’amylose AA (détérioration de la fonction rénale), le Kiacta, s’il est approuvé, partira à la conquête d’un marché estimé entre 400 et 500 millions de dollars par année. « Le développement clinique devrait être terminé en 2017. Ce financement nous donne de l’air jusqu’à la fin de la phase 3 », dit François Desjardins, vice-président finances à BELLUS Santé.

De quoi stimuler les investisseurs

Comment expliquer ce regain d’intérêt pour les biotechs? « Il y a une disponibilité du capital et du talent, unique au Québec, qui est reconnue tant ici qu’à l’extérieur », explique Didier Leconte, directeur des investissements, Sciences de la vie, au FSTQ. En effet, la Belle Province jouit d’un bassin de main-d’œuvre hautement qualifiée et dispose d’une solide infrastructure (universités, centres de recherche, sociétés de valorisation et grandes entreprises pharmaceutiques) qui encouragent la créativité et l’innovation.

À propos des pharmaceutiques,
celles-ci sont de plus en plus nombreuses à impartir les activités de recherche et développement de nouveaux médicaments. En s’associant à des petites biotechs, elles profitent de la souplesse du processus de décision propre aux PME. « Cela crée de belles occasions d’investissement », note M. Leconte.

Quand une biotech « marche », c’est-à-dire lorsqu’elle réussit à faire approuver ses médicaments par la redoutable Food and Drug Administration des États-Unis, les revenus peuvent être considérables, comme l’a souligné M. Desjardins. De plus, l’entreprise peut être l’objet d’un achat qui comblera ses actionnaires et ses dirigeants.

Rappelons par ailleurs le cas de BioChem Pharma, le plus grand succès pharmaceutique québécois. Cette société de Laval a mis au point le 3TC, la thérapie la plus efficace pour lutter contre le sida, ainsi qu’un projet avancé de vaccin contre l’hépatite B. En 2001, le géant britannique Shire Pharmaceuticals a mis la main sur ce joyau moyennant 4 milliards de dollars. Au passage, son fondateur Francesco Bellini a empoché 250 millions. Voilà de quoi stimuler les investisseurs.

Pas faciles, les biotechs

Le hic, c’est qu’il peut s’écouler des années avant que ça « marche ». Pendant tout ce temps, la biotech roule à perte en consommant beaucoup de capital. Et, au bout du compte, il est possible que son projet tourne court. C’est le sort malheureux qu’ont connu Conjuchem, Innodia et Labopharm, entre autres.

« Une biotech, c’est comme une minière, mais en pire. Même si l’entreprise a 100 millions de dollars dans ses coffres, tu ne peux pas savoir si c’est assez pour que son produit soit approuvé », lance Jean-Guy Grenier, ancien vice-président à la commercialisation de BioCapital, un fonds négocié en Bourse qui a été liquidé en 2005.

Ceux qui font le pari des biotechs québécoises doivent avoir les nerfs solides, car la volatilité est au rendez-vous. Partie de presque rien, l’action de la société ConjuChem a culminé à 14 $ avant que l’entreprise ne déclare faillite en 2010. Le titre de la montréalaise Theratechnologies s’est quant à lui échangé à plus de 10 $ en 2008. Au moment d’écrire cet article, il valait 0,31 $.

Même les investisseurs institutionnels, réputés pour leur patience, remettent en question leur participation dans les biotechs. Depuis 2008, Desjardins Capital de risque ne réalise plus de nouveaux investissements dans ce secteur. « Nous étions trop exposés aux biotechnologies. Comme ce sont des entreprises généralement non rentables, elles ont un impact sur le rendement du fonds », dit Marie-Claude Boisvert. La chef de l’exploitation à Desjardins Entreprises Capital régional et coopératif (DECRC) précise que cet arrêt n’est qu’une pause destinée à revoir le plan d’affaires.

Quand Desjardins relancera ses investissements, ce ne sera plus dans les biotechs, mais dans des sociétés qui commercialisent des équipements médicaux ou qui offrent des services en sciences de la vie. Et ce sera en partenariat avec Crédit Mutuel France, qui a 3 milliards de dollars d’investissements en capital de risque en Europe. « Nous ferons des annonces au cours de 2013 », promet Mme Boisvert.

Trois façons d’investir

Tout cela est instructif, mais comment les épargnants attirés par les biotechs peuvent-ils y investir ? De trois façons :

1. Acheter des fonds communs spécialisés

On en trouve une quinzaine dans le marché canadien. Avec 315 millions de dollars d’actifs, Fonds de sciences de la santé mondial Renaissance est le plus gros du lot. Ce fonds créé en 1996 détient des actions de géants pharmaceutiques américains, comme Forest Laboratories, Merck & Co. et Amgen. Évidemment, on est loin des start-ups. On parle de multinationales intégrées verticalement et rentables depuis des années. Fidelity, CI et Investors, notamment, proposent aussi de tels produits. Du côté des fonds négociés en Bourse, BlackRock Management offre le iShares S&P Global Healthcare Index (deux titres canadiens seulement sur 88 en portefeuille).

2. Investir par la bande

En achetant des actions du FSTQ. Toutefois, l’exposition au secteur sera limitée, car le FSTQ ne consacre que 10 % de son portefeuille d’investissement au secteur des sciences de la vie. Quant à DECRC (actions Capital régional et coopératif Desjardins), on a vu qu’il sortira de cette industrie.

3. Acheter les titres individuels

Les investisseurs intéressés par les biotechs québécoises devront vraisemblablement faire leur deuil des fonds communs, car aucun d’eux ne détient des actions de BELLUS Santé et de Theratechnologies, par exemple. Ils devront donc acheter des titres individuels, avec tout ce que les penny stocks peuvent faire vivre comme émotions.

De la génétique aux CPG

Qui a dit qu’il faut toujours garder le cap avec les fonds communs? En 2000, Desjardins a lancé le Fonds Maestral Santé et biotechnologie, qui investissait dans Gilead Sciences, Genentech, Amgen, etc.

Quatre ans plus tard, ce fonds a été intégré au fonds NordOuest Spécialisé Innovations, lequel a été réorganisé et rebaptisé en 2012 Fonds Macro d’actions canadiennes NordOuest. Qu’y trouve-t-on maintenant? Banque Scotia, Starbucks, Caterpillar, le Canadien National, etc. Rien de très biotech.

Ce genre de péripétie incite Michel Marcoux à recommander la prudence avec les fonds spécialisés de santé, de haute technologie ou autres. « Ces fonds répondent à des modes. On les crée parce que les gens en demandent. Ils les gardent quand il y a une bonne séquence, mais, lorsque les rendements descendent, ils s’en lassent et achètent autre chose », dit le président d’Avantages Services Financiers.

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