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Au secours, mes clients divorcent!

20 avril 2017 | Suzanne Dansereau | Commenter

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couple_divorce_amour_coeur_argent_425x283Vous conseillez ce couple depuis longtemps. Un jour, vous apprenez qu’il se sépare. La prudence est de mise…

La ­Chambre de la sécurité financière rappelle les obligations déontologiques de base : faites preuve de professionnalisme, préservez votre indépendance, ne vous placez pas en situation de conflit d’intérêts et agissez toujours dans le meilleur intérêt de vos clients.

Mais encore ? ­Ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Le divorce provoque deux stress aigus : l’un est émotif, l’autre financier. Un mélange explosif ! ­Il fait dérailler les habitudes, le budget et la planification financière de vos deux clients. ­Vont-ils pouvoir maintenir leur style de vie actuel ? ­Que ­devront-ils changer ? ­Qui va garder la maison ? ­Ils sont pris au dépourvu.

À ce plongeon dans l’inconnu s’ajoute une charge émotive qui peut devenir très puissante si l’un des conjoints se croit trahi. Et qui peut vous tomber dessus si vous êtes au bout du fil.

Benoît ­Poliquin, président de la firme de gestion de placement ­Exponent, a été renversé quand une cliente l’a appelé pour lui signaler la séparation du couple qu’il servait depuis longtemps et qui, contre toute attente, en a profité pour déballer son sac.

« ­Durant nos rencontres, c’était surtout son mari qui parlait, se ­souvient-il. Elle ne disait presque rien. Mais j’ai été son premier appel. Elle était profondément blessée et m’a tout raconté, de A à Z. Elle avait besoin de se défouler », dit ce planificateur financier et ­CFA.

Il l’a écoutée. Sans l’interrompre. Et c’est ce qu’il fallait faire : montrer de l’empathie, oui, mais sans prendre parti.

Sylvie Ouellet

Sylvie Ouellet

Garder les deux clients…

« À partir de maintenant, tout ce qui se dit en présence de l’un ne sera pas partagé avec l’autre. » ­Voilà ce que répond ­Sylvie ­Ouellet, planificatrice financière à ­RBC, à un client qui lui annonce la séparation du couple. Puis, elle lui offre de le diriger vers un autre conseiller. « ­Ce choix lui revient. »

Mais elle ajoute qu’en 17 ans de pratique, elle a gardé tous ses clients séparés, sauf un. « ­Quand la relation de confiance est solide, ça marche. Mais il faut être franc. »

Continuer de servir les deux clients séparément est aussi permis à la ­Financière ­Banque Nationale (FBN), de même qu’au ­Mouvement ­Desjardins. « ­Mieux tu connais ton client, plus tu auras de chances de le garder. C’est pourquoi je recommande de s’entretenir avec chacun des conjoints individuellement, en plus des rencontres de couple », indique ­Ginette ­Blondeau, conseillère en placement à la ­FBN.

Sophie ­Sylvain, planificatrice financière chez ­Desjardins, raconte qu’elle a toujours conservé les comptes des deux conjoints une fois séparés, sauf dans un cas. Une cliente en instance de divorce s’est mise à lui poser des questions trop personnelles sur son ­ex-conjoint : ­est-il venu faire sa planification financière avec sa nouvelle flamme ? ­Ont-ils une belle situation ensemble ? ­etc.

Sophie Sylvain

Sophie Sylvain

« J’avais beau lui dire que je n’avais pas le droit de parler de la situation financière de son ­ex-conjoint, elle insistait. Après deux ­rendez-vous, de mon propre chef, j’ai demandé qu’on lui attribue un autre conseiller, raconte ­Mme ­Sylvain. Je voulais être certaine à 100 % de respecter la confidentialité et mon indépendance, pour éviter toute plainte. »

… ­Ou n’en garder qu’un seul

Pour les sociétés indépendantes de gestion de portefeuille ­Exponent, à ­Ottawa, et ­Optimum ­Gestion de placements, à ­Montréal, il n’est pas question pour le conseiller de garder les deux clients. C’est contre la politique de la maison.

« ­Dès qu’on apprend le divorce, on explique au client qu’on va devoir séparer les deux comptes et que, dorénavant, chacun aura son propre conseiller, parce qu’on a un devoir fiduciaire, soit le devoir d’agir dans le meilleur intérêt du client, et que cela risque de ne pas être possible si le même conseiller conserve les deux clients, détaille le président d’Exponent, ­Benoît ­Poliquin. Et cela facilite les choses quand il faut répondre aux questions des avocats. On ne sera pas placés entre l’arbre et l’écorce. »

À ­Optimum, la politique va encore plus loin, explique ­Sylvain B. Tremblay, ­vice-président, Gestion privée. On ne permet même pas que les deux clients restent liés au cabinet. Un des deux doit se trouver un nouveau gestionnaire à l’extérieur. Cela peut paraître radical, mais « notre société est experte en gestion de risques, ­explique-t-il. Alors, ce ­risque-là, on l’élimine dès le départ ».

M. Tremblay parle en tant que gestionnaire de portefeuille. Mais il est aussi président du conseil d’administration de l’Institut québécois de planification financière. À ce titre, il apporte des nuances : le planificateur financier est capable de neutralité et peut même faire de la médiation, selon lui. Mais si les choses dérapent, il recommande de se départir d’un client.

« ­Il est possible de garder la tête froide et de ne pas prendre parti quand la séparation se passe bien. Mais quand les choses s’enveniment, il vaut mieux choisir son camp. C’est comme en amitié : quand vos amis divorcent, il est rare qu’on reste en contact avec les deux. »

« Il est possible de garder a tête froide et de ne pas prendre parti quand la séparation se passe bien. Mais quand les choses s’enveniment, il vaut mieux choisir son camp. »

– Sylvain B. Tremblay, ­vice-président, ­Gestion privée, ­Optimum ­Gestion de placements

Sylvain B. Tremblay
 
Sauver la caisse ?

Chose certaine, les risques de se retrouver au centre d’intérêts divergents sont réels, renchérit ­Benoît ­Poliquin. « ­Les gens en instance de divorce ont souvent peur que l’autre parte avec le motton », ­constate-t-il, et il peut arriver qu’un des deux veuille effectuer des transactions qui ne sont pas dans l’intérêt de l’autre.

Lorsqu’il travaillait pour une firme de courtage, ­Benoît ­Poliquin a vu un collègue demander à son client de lui envoyer une mise en demeure pour empêcher sa ­future ex de vider le compte conjoint, ce qu’elle avait parfaitement le droit de faire en temps normal, puisque le compte ne requérait qu’une signature.

« Les gens en instance de divorce ont toujours peur que l’autre parte avec le motton. »

– Benoît ­Poliquin, président d’Exponent

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Aujourd’hui à la tête de sa propre société de gestion de portefeuille, M. Poliquin signale qu’il invoquerait son devoir fiduciaire envers les deux clients pour refuser de vider le compte conjoint. Sylvain B. Tremblay aussi : « ­Si l’un des deux veut vider le compte, j’appelle l’autre, je demande son consentement et si je ne l’ai pas, je n’exécute pas l’ordre. Je leur dis : « Arrangez-vous ! » »

Mais chez les institutions financières que nous avons consultées, les réponses sont différentes. À ­RBC, un conseiller ne peut aucunement empêcher un des deux conjoints de vider le compte ou même d’augmenter la marge de crédit, indique le ­porte-parole ­Denis ­Dubé.

À la ­Financière ­Banque Nationale, ­Jean-François ­Cadieux, ­porte-parole, nous a donné cette réponse : « ­Si cela arrive, le conseiller doit aviser le conjoint et obtenir son consentement écrit. S’il n’est pas d’accord, le conseiller doit contacter le conseiller juridique, qui peut recommander le gel du compte. Mais c’est du cas par cas. »

49,9 % C’est le taux de divorce au ­Québec, selon les derniers chiffres de l’Institut de la statistique du ­Québec, qui remontent à 2008.

Ce qu’en disent les autorités

À l’Autorité des marchés financiers, on ne s’étonne pas de ces divergences. « ­Chaque société inscrite a l’obligation de gérer ses comptes et ses conflits d’intérêts selon sa taille et son modèle d’affaires. La réglementation n’apporte pas de réponse unique […], elle est basée sur des principes. »

Quand on lui demande si un conseiller peut être poursuivi parce qu’il a obéi – ou encore désobéi – à un ordre, l’AMF précise que ces questions sont davantage reliées à des recours en droit civil qu’au cadre réglementaire en valeurs mobilières.

Bref, si un client juge qu’un conseiller a mal agi, le recours sera possiblement au civil.

À la ­Chambre de la sécurité financière, on signale que le comité de discipline n’a jamais été saisi d’une plainte d’un ­ex-conjoint dans le cadre d’un divorce. Mais la présidente ­Marie ­Elaine ­Farley recommanderait à un conseiller de « faire certaines vérifications, notamment communiquer avec l’autre conjoint pour vérifier si la procuration donnée est toujours valide et, s’il est placé au centre d’intérêts divergents, de contacter le service de conformité de son employeur. Chaque cas est un cas d’espèce et nécessite que le conseiller utilise son jugement professionnel ».

La vie continue !

Bien évidemment, qui dit nouvelle vie dit nouveaux besoins. Le rôle du conseiller prendra toute son importance lorsqu’il s’agira de réviser les plans financiers. Une fois le divorce réglé, on sera surpris par la rapidité avec laquelle la vie reprend son cours.

Mme ­Ouellet raconte cette anecdote d’une femme au foyer avec deux enfants en bas âge qui ne voyait pas la lumière au bout du tunnel quand son mari lui a annoncé la séparation. Une fois la poussière retombée et le nouveau plan financier dressé, elle est retournée aux études en puisant dans une partie du ­REER laissé par l’­ex-mari.


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• Ce texte est paru dans l’édition d’avril 2017 de Conseiller. Il est aussi disponible en format PDF.
Vous pouvez également consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
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