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Bilan de santé de la finance mondiale

12 décembre 2014 | Chantal Legault | Commenter

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Crise de la complexité, crise de la gouvernance et crise de la régulation. Tel est le portrait de notre système financier à la fin de l’année 2014 selon le Rapport moral sur l’argent dans le monde publié pour la dix-neuvième année consécutive par l’Association d’économie financière (AEF) en collaboration avec la Caisse des Dépôts en France.

Dans la dernière édition, les auteurs s’interrogent sur les causes et les conséquences de la complexité croissante des produits financiers, sur l’efficacité de la régulation financière et de la gouvernance internationale depuis la crise de 2007 ainsi que sur l’émergence du financement participatif. Entrevue sur la question avec François Champarnaud, délégué général de l’Association d’économie financière.

Conseiller : Le domaine de la finance se complexifie de plus en plus. Pour quelles raisons?

François Champarnaud : La finance cherche à répondre à une diversité de situations et se complexifie pour offrir des produits différents en fonction des besoins de chacun. De plus, la concurrence entre les conseillers financiers ne se fait pas uniquement par les prix mais aussi par la différenciation des produits, d’où l’émergence de produits plus complexes. Enfin, la finance est un domaine de plus en plus réglementé. Plus la réglementation est grande, plus les professionnels font face à des contraintes et inventent de nouveaux produits pour contourner ces obstacles. Le régulateur renforce alors la réglementation et le cycle se perpétue.

C. : Cette complexification éloigne-t-elle les petits investisseurs de la finance?

F. C. : Bien sûr, car le monde de la finance est de moins en moins lisible. Les petits investisseurs le comprennent de moins en moins et en ont de plus en plus peur.

C. : Des inégalités se creusent donc entre les investisseurs…

F. C. : Oui, de plus en plus. Entre les gros investisseurs, les fonds spéculatifs, les investisseurs institutionnels et les petits investisseurs de base, on se retrouve dans un univers inégal. La complexification des produits offre des solutions différentes à des besoins distincts mais entraîne des inégalités car tous n’ont pas les mêmes outils et ne disposent pas de la même information.

Les failles de la régulation

C. : Les mesures de régulation mises en place depuis la dernière crise seraient insuffisantes, voire même un échec selon certains auteurs du Rapport.

F. C. : Il y a plusieurs raisons pour expliquer ce phénomène. D’abord, le régulateur est toujours un peu en retard par rapport à la réalité, car les innovations naissent chez les professionnels de la finance et le régulateur les remarque et y réagit. La tendance actuelle des régulateurs consiste à répondre à la dernière crise et non à prévoir la crise du futur. On a l’impression que cette réflexion n’a pas beaucoup avancé. On note également une relative dépendance des régulateurs vis-à-vis des professionnels de la finance, notamment du lobbying bancaire qui est très important. Si vous êtes un régulateur et qu’un banquier vous informe que telle décision fera sauter le système bancaire, vous y réfléchissez à deux fois…

C. : Les progrès réalisés depuis la crise de 2007 en matière de gouvernance internationale sont-ils suffisants?

F. C. : Les mesures adoptées par le G20 pour réformer la régulation du secteur financier, promouvoir l’intégrité des marchés financiers et renforcer la coopération internationale sont de belles victoires de gouvernance. Mais on a le sentiment que plus la crise s’éloigne, moins les gouvernements sont enclins à coopérer, notamment en ce qui concerne les politiques de taux de change.

C. : Qu’est-ce qui pourrait provoquer une prochaine crise?

F. C. : Les crises financières se ressemblent toutes les unes les autres; seuls les canaux de transmission changent. Tout ce qui contribue à un endettement excessif est susceptible d’entraîner une crise financière. La finance de l’ombre, terme qu’on emploie pour désigner les activités financières qui se développent pour échapper à la réglementation, pourrait être l’une des causes d’une prochaine crise. C’est un phénomène qui est en croissance.

Financement participatif

C. : Vous parlez dans la dernière édition du Rapport moral sur l’argent dans le monde d’une nouvelle forme de financement : le « crowdfunding ». De quoi s’agit-il?

F.C. : Des petites entreprises s’adressent maintenant directement à des investisseurs pour obtenir du financement plutôt que de se tourner vers les banques.  C’est un phénomène encore limité, mais tout de même intéressant. Il démontre que les investisseurs ont envie de se rapprocher des entreprises dans lesquelles ils investissent. Et peut-être cela traduit-il aussi une certaine méfiance vis-à-vis de l’intermédiation financière.

C. : Vous souhaitez que le monde de la finance s’interroge davantage sur les finalités de l’économie.

F.C. : Il est important de se rappeler à quoi sert la finance. De nombreux professionnels font tous les jours des arbitrages et oublient le but de ce système qui doit servir avant tout à financer le développement. À l’heure actuelle, il y a plus d’épargne que d’investissement dans le monde. Il manque sans doute d’investissement pour de nouveaux projets.

– Rapport moral sur l’argent dans le monde 2014, Association d’économie financière – Caisse des dépôts, 2014, 405 pages, 59,95 $

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