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Bourse : bientôt le temps de retirer ses billes?

27 juin 2014 | Jean-François Parent - 37e Avenue | Commenter

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Maxime Lemieux

Les temps sont difficiles pour les portefeuillistes. C’est du moins ce qu’on peut conclure d’une conversation à bâtons rompus tenue plus tôt cette semaine avec le triumvirat de gestionnaires de Fidelity Canada, Maxime Lemieux, Hugo Lavallée et Daniel Dupont.

« C’est un marché dans lequel il est difficile de protéger le capital » et donc de se prémunir contre les rendements baissiers, constate Daniel Dupont, qui tient la barre du fonds Grande Capitalisation Canada et du Mandat privé Valeur concentrée.

Difficile, parce que les rendements que le marché a offert aux investisseurs à la fin de la précédente décennie sont chose du passé. Et ce, alors que la surévaluation des titres a pour conséquence directe de rendre ces derniers de plus en plus coûteux.

Fin de cycle potentiel

Ainsi, il n’est pas rare de trouver des titres « qui sont évalués à plus de 20 fois les bénéfices », ajoute Maxime Lemieux. Cela signifie habituellement que les revenus de la société sont en baisse ou qu’une certaine frénésie s’est emparée du cours de l’action pour en gonfler artificiellement la valeur.

Bref, le marché est très coûteux, jugent les trois compères, qui se connaissent depuis leurs études à l’université McGill, que l’on peut apercevoir à un jet de pierre des bureaux montréalais de Fidelity.

Maxime Lemieux estime ainsi que la Bourse se caractérise en ce moment par « une forme d’excès » alimentée par les investisseurs. Quand « la rue » achète tout ce qui monte, les indices gonflent artificiellement, ce qui génère un trop-plein de valeur qui devra être délesté à un certain moment. Le gestionnaire du fonds Frontière Nord s’attend donc à une correction, sans pour autant s’aventurer à prédire quand elle se manifestera, ni quelle ampleur elle prendra.

« Ceux qui prédisent ce qui va se passer à la Bourse dans les prochains mois sont dangereux », renchérit Daniel Dupont.

Daniel Dupont

Jouer sur la défensive

C’est pourquoi Maxime Lemieux se prépare à passer à la caisse en larguant certains titres avant qu’ils ne se dégonflent. « Le risque actuel que je dois gérer, c’est de déterminer le bon moment où il faudra que j’augmente ma position cash », soit les liquidités, lesquelles sont cependant limitées à 10 % de la valeur du fonds.

Daniel Dupont dit maintenir quant à lui jusqu’à 30 % de liquidités dans ses fonds à l’heure actuelle. En maintenant l’encaisse à un niveau si élevé, le gestionnaire explique qu’il prend ses profits et se prémunit contre une chute des cours, tout en disposant des moyens de racheter les titres qui seront trop sévèrement punis par les investisseurs. « Et il n’est pas impossible qu’on augmente l’encaisse [au-delà de 30 %] », prévient-il.

Dans la même veine, le titulaire des fonds Potentiel Canada et Canada Plus, Hugo Lavallée, est quant à lui d’avis que le risque le plus important pour ses portefeuilles présentement est celui du « manque d’occasions sur les marchés». Les bons titres se font rares. Il dit ainsi « être à court d’idées » pour trouver de bonnes sociétés qui maintiendront son portefeuille en équilibre lors d’une éventuelle chute.

« Dans le contexte actuel, ajoute Hugo Lavallée, si tu n’es pas prêt à conserver un titre à long terme, ça va être difficile. »

Aller voir ailleurs

Autre difficulté : on le sait, le marché canadien n’est pas suffisamment diversifié. « Le TSX est composé à environ 30 % de titres de ressources naturelles », parmi lesquels on retrouve le secteur énergétique, dont le potentiel boursier est à bout de souffle.

En attendant de trouver le bon moment pour vendre les valeurs cycliques, telles les entreprises de services publics (utilities) « qui n’offrent plus de rendement », selon Maxime Lemieux, les gestionnaires de Fidelity lorgnent vers d’autres secteurs… et même d’autres continents.

«L’alimentation, avec des épiciers comme Métro par exemple, est un secteur qui offre une croissance stable et durable », explique Maxime Lemieux.

Daniel Dupont fait valoir pour sa part qu’en Europe, les évaluations des titres sont beaucoup plus intéressantes que ce qu’on peut trouver aux États-Unis.

Hugo Lavallée

« Les évaluations relatives des actions américaines par rapport aux actions européennes sont en train de changer » en faveur du Vieux Continent, constate Daniel Dupont. Cela rend les actions européennes abordables, et prometteuses.

Sans compter que « les marges bénéficiaires des grandes entreprises qu’on voit actuellement aux États-Unis sont les plus élevées de toute l’histoire », ajoute Maxime Lemieux. Une situation qui forcément ne pourra se maintenir, soutenant l’idée d’une correction prochaine sur les marchés.

Quelques nuages noirs

D’autres indicateurs incitent les gestionnaires de Fidelity à remonter leur garde.

Maxime Lemieux dit craindre que le marché du crédit frappe à nouveau un écueil prochainement. Mine de rien, « la valeur des Collateralized Loan Obligations (des prêts adossés à des actifs revendus sous forme de valeurs mobilières) en circulation aux États-Unis est aussi élevée qu’en 2008 ». En 2008, c’est l’année où le gel du crédit, précipité par l’effondrement des subprimes, de mauvaises créances hypothécaires adossées à des actifs et titrisées à outrance, a initié une onde de choc financière encore ressentie aujourd’hui.

Sans aller jusqu’à croire à la réédition du scénario désastreux de 2008, Daniel Dupont constate lui aussi qu’il y a un risque structurel à la persistance du faible coût du crédit. « Avec le crédit facile viennent les mauvaises créances », dit-il.

Par ailleurs, la Chine – encore elle! — « est très endettée » selon Maxime Lemieux, cristallisant le danger appréhendé que sa croissance soit moitié moindre qu’il y a cinq ans.

Car cette baisse de croissance se traduit aussi par une baisse de la demande… demande dont le marché canadien, peu diversifié, dépend largement.

Le trio l’avait dit d’entrée de jeu : « les grandes performances boursières des dernières années sont terminées ». C’est pourquoi les gestionnaires de Fidelity opèrent actuellement un repli défensif.

L’ « Équipe Canada »

Mieux connu sous son sobriquet d’ « Équipe Canada », du nom du groupe de recherche en actions canadiennes de Fidelity où ils ont commencé leur carrière, les membres du trio gèrent à eux seuls l’essentiel des 18 G$ de titres canadiens détenus dans les portefeuilles de l’empire Fidelity, dont la valeur totale s’élève à 92 G$.

Ils ont faits leurs débuts ensemble à Boston, Maxime Lemieux débutant comme analyste en 1996, Daniel Dupont l’y rejoignant en 2001 et Hugo Lavallée l’année suivante.

À leur arrivée à Montréal, le trio d’Équipe Canada gérait à peine 7 G$ d’actifs. Aujourd’hui, la valeur des actifs gérés se rapprochent lentement mais sûrement de la barre des 20 G$. (J.-F. P.)



 

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