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Comprendre les crises financières… pour mieux les éviter?

6 novembre 2015 | Frédérique David | Commenter

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En examinant les causes et les conséquences des principales crises financières qui se sont succédé depuis des siècles, l’économiste français Olivier Lacoste est parvenu à identifier des éléments déclencheurs communs. Dans Les crises financières : histoire, mécanismes et enjeux, il propose même des pistes de solutions pour tenter d’éviter que l’histoire ne se répète.

Conseiller : Quels sont les principaux éléments déclencheurs communs des crises financières importantes de l’histoire, de la tulipomania de 1637 à aujourd’hui?

Olivier Lacoste : La première cause principale est un contexte d’euphorie. Tout le monde croit avoir trouvé soit le produit miracle, soit l’innovation technologique, soit le lieu géographique, soit le produit financier dans lequel investir. Pendant la tulipomania, par exemple, des gens vendaient leur hôtel particulier pour acheter des tulipes. Même si le marché valorise des valeurs fondamentales, tout se passe comme si, à un certain moment, ces valeurs sont perdues de vue.

Le deuxième contexte qui précède une crise est un phénomène d’emballement du crédit ou d’aisance monétaire. On retrouve ce facteur permissif dans bon nombre de crises. Au Japon, à la fin des années 1980, les banques prêtaient à tout le monde, parfois même sans s’assurer que le terrain était constructible.

C : Les crises financières sont des événements récurrents dans l’histoire. Comment se fait-il qu’avec les années, nous ne parvenions pas à les éviter?

OL : C’est d’autant plus paradoxal qu’elles présentent à peu près toutes les mêmes caractéristiques générales. Pourquoi cet aveuglement? Tout d’abord, ces crises, et notamment l’euphorie, reposent sur des phénomènes de mimétisme. À un moment donné, tout le monde imite tout le monde. Ce n’est plus du tout important d’essayer de raisonner sur les valeurs fondamentales des actifs, on suit l’opinion générale.

On voit, d’une part, un comportement moutonnier, d’autre part, une complexité de l’évaluation du risque.

C : Qu’en est-il de la crise de 2008? Le monde est-il conscient que cette crise était liée au surendettement?

OL : On met peut-être moins en avant l’envolée générale de l’endettement privé qui a eu lieu avant la crise, dans les années 2000. La dette totale (publique et privée) aux États-Unis est passée d’un peu moins de 300 % du PIB en 2000 à presque 1200 % du PIB en 2008. On constate aussi que, de 2001 à 2013, la dette privée en pourcentage du PIB est passée de 103 % à 137 % en France, de 140 % à 266 % en Irlande et de 110 % à 172 % en Espagne. Même aujourd’hui, après la crise, nous sommes à des niveaux très supérieurs à ceux du début des années 2000. Dans les discours que l’on tient, on semble souvent ignorer la dimension de la dette privée. Par exemple, lorsqu’on parle de la crise de la zone euro, on évoque souvent la crise de la dette publique. C’est en partie de l’amnésie, car la croissance de la dette publique, dans beaucoup de pays, a été précédée par la croissance de la dette privée. L’explosion de la dette publique, dans plusieurs pays, est consécutive à la crise. Elle n’en est pas la cause.

C : Dans votre livre, vous mentionnez qu’on entend souvent dire que « le capitalisme va de bulles en krachs depuis plusieurs siècles et tient encore debout ». C’est un constat que vous trouvez inquiétant?

OL : Oui. Tout d’abord, il y a eu un accroissement de la fréquence et de la gravité des crises depuis les années 1970-1980. On voit notamment un accroissement des inégalités. De plus, nous avons de moins en moins de marge de manœuvre pour amortir les effets d’une crise ultérieure. Cette répétition des crises n’est pas un phénomène anodin. C’est plutôt un phénomène inquiétant.

C : Comment pourrions-nous éviter ces crises financières récurrentes?

OL : Dans mon livre, j’envisage une liste d’actions, notamment mieux surveiller les acteurs de la finance et mieux surveiller le crédit. Il y a du travail à faire au niveau de la supervision micro-prudentielle, qui correspond à la surveillance de chacun des acteurs de la finance. Il faut aussi mettre en place une surveillance macro-prudentielle, qui consiste à évaluer quelle progression du crédit est convenable pour une économie donnée. Par ailleurs, il serait peut-être nécessaire de ralentir la finance. Finalement, il faudrait aussi s’attaquer aux architectures mêmes du modèle économique.

C : Parmi les solutions que vous évoquez pour prévenir les crises, vous suggérez aussi de modifier les comportements collectifs et les incitations. Est-ce réalisable?

OL : Il y a certains comportements et certaines incitations qui peuvent être modifiées. Par exemple, en Europe, on a modifié les règles pour calculer la rémunération des cambistes. Ce n’est pas juste une question de morale. C’est une question d’efficacité économique. Si la récompense ne tient compte que du court terme, on incite le cambiste à prendre des risques élevés et à se moquer de ce qui se passera dans un an.


Les crises financières : histoire, mécanismes et enjeux, Olivier Lacoste, Éditions Eyrolles.

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