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Hausse économique

Confessions d’un accro aux billets verts

7 mai 2014 | Jean-François Venne | Commenter

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C’est un portrait impitoyable de Wall Street que dresse l’ex-trader Sam Polk dans une lettre publiée en janvier dernier dans le
New York Times. Un milieu rempli de gens complètement accros à l’argent, qui ne pensent qu’à leurs intérêts et en veulent plus, toujours plus, jusqu’à s’en rendre malheureux. De son domicile situé à Los Angeles, il a bien voulu partager son expérience avec les lecteurs de Conseiller.ca.

Conseiller.ca : La lettre ouverte que vous avez fait publier dans le New York Times est une réflexion très personnelle, à certains égards même très intime, de votre expérience sur Wall Street. Pourquoi avez-vous souhaité partager cela avec le public?

Sam Polk : Vous savez, il y a beaucoup de problèmes dans le petit monde de Wall Street, mais mon passage dans cet univers recelait aussi un cadeau pour moi. J’y ai découvert, à un très jeune âge, que l’argent ne résoudra pas tous vos problèmes. J’ai longtemps pensé que, dès que j’en gagnerais assez, tout irait pour le mieux. Pourtant, alors que je faisais des tonnes de fric, je n’étais pas heureux. Et la grande majorité des gens que je côtoyais à Wall Street étaient malheureux. Quand j’ai quitté, j’ai reçu une tonne d’appels de collègues me souhaitant bonne chance et me félicitant. La plupart soutenaient m’envier et regretter de ne pas avoir le courage de faire de même.

Je souhaite vivement que cette lettre puisse montrer que la voie de la richesse est parfois sans issue. Si vous regardez la télévision, les magazines ou l’Internet, il y est toujours question des gens riches et célèbres, que l’on nous présente comme menant des vies magnifiques et insouciantes. Alors que ces gens ont autant de problèmes que les autres, que l’argent ne suffit pas à régler. Il peut au contraire créer un réel vide existentiel. J’avais envie de dire aux gens de Wall Street que l’on pouvait s’en sortir et suivre une autre voie. Mais je voulais surtout prévenir les jeunes, qui regardent cet étalage de richesse avec envie, tout comme je le faisais à leur âge, que ce n’est pas aussi magnifique que l’on pourrait le penser. Cela dit, depuis que j’ai écrit la lettre, j’ai été contacté par de nombreuses personnes me demandant de les aider à se dénicher un emploi à Wall Street [rires] ! Donc, j’ai d’un côté des gens de Wall Street, très riches, qui en ont marre, et d’un autre côté des gens qui bavent d’envie devant les traders de Wall Street!

En chiffres

  • – L’ensemble des employés de l’industrie boursière à Wall Street a reçu un total de 26,7 G$ en bonus en 2013.

C.ca : Vous parlez de « dépendance à l’argent » dans votre lettre, mais en la lisant on sent bien que cela dépasse les simples billets verts. Il est en fait question de l’attrait du pouvoir, n’est-ce pas?

S. P. : Nous vivons dans une culture où, plus vous avez d’argent, plus vous êtes important. Et c’est ce que je voulais plus que tout : me sentir important. Vous savez, j’ai travaillé pendant une bonne partie de ma carrière à Bank of America, avant de passer à l’emploi de King Street Management Capital, l’un des plus importants fonds spéculatif au monde. Souvent, les traders d’un tel fonds viennent rencontrer les analystes et traders de la banque, et les deux groupes échangent sur leurs meilleures idées de placement. Je réalisais qu’après avoir changé de côté dans ces rencontres, quand j’ai commencé à représenter le fonds spéculatif, les gens écoutaient soudainement ce que je disais avec beaucoup plus d’attention. Les gens présumaient soudainement que j’étais intelligent et réfléchi. Alors que je disais les mêmes choses que lorsque je représentais la banque ! Ce n’était pas mérité, c’était une simple question d’image. De la même manière, quand les patrons milliardaires du fonds entraient dans une pièce, ils devenaient automatiquement le centre d’attention. Les gens étaient captivés par eux, même quand leurs propos n’étaient pas si intéressants. Et ça se manifestait de plusieurs autres manières. La possibilité de se faire inviter dans les plus grands restaurants de New York, le défilé des sénateurs dans les bureaux de nos patrons, etc. Et ça m’attirait beaucoup, cette perspective de pouvoir devenir LE gars dans la pièce vers lequel tout le monde se tourne.

C.ca : Vous mentionnez les liens entre le monde de la finance et celui de la politique. Quel impact la vision du monde de Wall Street a-t-elle sur notre capacité à faire des changements politiques?

S. P. : Je ne vous apprendrai rien en disant que notre système politique est dirigé par les plus riches. Il y a tellement d’argent dépensé pour faire pencher le système en faveur des mieux nantis, qu’il me semble presque impossible d’arriver à faire de réels changements, qui bénéficieraient à l’ensemble de la population. Wall Street est au centre de ce système d’influence. Mon message n’est pas que les démocrates ont raison contre les républicains ou vice-versa. Quand Barack Obama atterrit à Los Angeles, il s’en va directement chez le producteur Jeffrey Katzenberg et ses proches. Oui, ce sont des démocrates. Mais ce sont aussi des gens très riches. Il ne va pas rencontrer les gens pauvres ou les groupes communautaires, qui sont tous affectés par les politiques fédérales. Le système est si mauvais qu’il faut l’aborder avec une perspective différente avant même de pouvoir commencer à espérer le réparer. En ce sens, comprendre le lien de dépendance irrationnel envers l’argent me semble un bon point de départ.

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