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Crise économique ou crise générationnelle?

28 avril 2014 | Chantal Legault | Commenter

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Hakim El Karoui

« Aujourd’hui, mieux vaut être rentier que travailleur acharné », affirme Hakim El Karoui dans son essai La lutte des âges, paru récemment chez Flammarion.

Associé au sein du cabinet international de conseil en stratégie Roland Berger Strategy Consultants, Hakim El Karoui considère que la crise financière survenue en 2008 est avant tout une crise des générations qui oppose les plus âgés aux plus jeunes.

La population vieillit en Occident et en Orient, nous rappelle l’auteur au début de son livre. Aujourd’hui, près de 7 % des habitants de la planète ont plus de 65 ans. On estime que ce chiffre doublera d’ici 30 ans. En Europe et au Japon, la population a déjà commencé à diminuer et elle stagne en Chine. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène : le taux de natalité diminue, les baby-boomers vieillissent et l’espérance de vie augmente. « On était vieux à 60 ans en 1960. On ne l’est plus aujourd’hui. Avec des conséquences économiques et sociales majeures », note-t-il.

En France, il y avait quatre travailleurs pour un retraité en 1960. Le ratio est maintenant de 1,8 pour un. Non seulement le nombre de personnes à la retraite augmente dans les sociétés occidentales, mais le patrimoine se concentre entre leurs mains. Ainsi, aux États-Unis, les plus de 50 ans forment 32 % de la population et détiennent 74 % du patrimoine. Auparavant, la pauvreté touchait les retraités, elle frappe maintenant les jeunes.

Les « papy-winners »

La génération des baby-boomers a profité de nombreux atouts pour accumuler des richesses : une longue période de croissance économique, un marché de l’emploi très dynamique – chômage presque inexistant –, des taux d’intérêt bas et des prix de l’immobilier raisonnables. Ces conditions leur ont permis d’accroître leurs avoirs. Aujourd’hui, en France, le patrimoine des plus de 60 ans est 11 fois plus élevé que celui des familles dans la trentaine alors qu’il était seulement sept fois plus élevé il y a 20 ans. Et les « papy-winners », comme s’amuse à les nommer l’auteur, protègent jalousement leur niveau de vie en exerçant leur pouvoir politique sur les décisions économiques. « Les baby-boomers qui ont profité de l’inflation quand ils n’avaient pas d’épargne, dans les années 1970, ont réussi à renvoyer aux oubliettes cette solution pour protéger leur patrimoine », souligne-t-il dans son essai.

Idéologie libérale

Selon Hakim El Karoui, les baby-boomers ont inventé « une idéologie qu’ils ont diffusée à travers le monde : l’idéologie libérale ». Celle-ci a été à l’origine de la libéralisation économique et de la déréglementation des marchés financiers dans les années 1980, de l’ouverture des frontières aux échanges mondiaux et de l’envol de l’endettement dans les années 1990. « Quand est survenue la crise en 2008, ils auraient dû faire faillite, constate M. El Karoui. Or, la catastrophe a été évitée en transférant les dettes aux États, ce qui leur a permis de sauver la valeur de leur patrimoine. » Et de refiler la facture aux générations futures.

Nouveau pacte social

Aujourd’hui, la situation devient de plus en plus complexe pour les travailleurs de nombreux pays qui parviennent difficilement à soutenir l’augmentation des dépenses associées à la vieillesse et aux soins de santé. L’auteur propose donc un « nouveau pacte social entre les générations », pour faire contribuer davantage les retraités à l’économie :

  • En encourageant ces derniers à léguer de leur vivant une partie de leur patrimoine à leurs héritiers. Une taxation plus élevée sur les successions que sur les donations permettrait de corriger les inégalités et de favoriser la transmission du capital dans les familles.
  • En s’attaquant au tabou des retraites afin de réduire les prestations.
  • En baissant les taux d’intérêt et en augmentant l’inflation comme l’a fait le Japon afin de stimuler l’économie et de réduire la dette.
  • En restructurant la dette de l’Europe, car en ne remboursant pas la totalité de sa dette à ses créanciers (majoritairement européens), elle pourrait retrouver une certaine croissance économique.
  • Et finalement, en faisant voter les bébés ! Cette idée qui peut sembler farfelue au premier abord est sérieusement à l’étude au Japon. Les parents se verraient attribuer un droit de vote supplémentaire pour chacun de leurs enfants afin d’accorder plus de pouvoir politique et économique aux travailleurs et à leurs familles.

Des solutions qui peuvent sembler impopulaires ou difficiles à appliquer, mais qui sont néanmoins essentielles, estime l’auteur. « Réfléchir autrement est aujourd’hui nécessaire. Il faut avoir le courage de regarder les chiffres en face et dire la vérité », conclut-il.

De beaux débats de famille en perspective…

La lutte des âges, Hakim El Karoui, Flammarion, 2013, 173 pages.

Ce texte est paru dans l’édition d’avril 2014 de Conseiller. Cliquez ici pour consulter l’ensemble du numéro.

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