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Économie

Des portefeuilles coulés dans le béton

6 janvier 2014 | Katie Keir | Commenter

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Les infrastructures sont vieillissantes partout dans le monde. Selon l’Organisation de coopération et du développement économiques (OCDE), au cours des 20 prochaines années, plus de 50 billions de dollars américains seront investis dans ce secteur.

De plus, la demande pour de meilleurs services publics augmentera, tant dans les marchés développés que dans les marchés émergents.

En fait, « dans les pays émergents, un grand nombre d’infrastructures seront construites pour la première fois : elles améliorent considérablement le niveau de vie et la productivité dans ces économies », note Nick Langley, cofondateur de RARE Infrastructure, en Australie.

Au Chili et au Brésil, par exemple, les nouveaux réseaux électriques alimentent de plus en plus de maisons. En Chine, le réseau autoroutier national permet de distribuer des biens aux provinces plus pauvres et de faire monter le taux d’urbanisation.

Dans la prochaine décennie, « 130 millions de Chinois, soit 10 % de la population actuelle, déménageront dans les centres urbains », anticipe Raymond Chan, directeur des placements chez Hamon Investment Group, à Hong Kong. Actuellement, sa société de placement préconise le secteur industriel et le secteur des technologies de l’information asiatiques.

Selon M. Langley, l’intérêt croissant pour les infrastructures mondiales signifie que les investisseurs ont un plus grand choix de projets à financer, sur les marchés privé et public.

Par exemple, des projets d’infrastructures de services d’eau potable, électriques, gazières, aéroportuaires et ferroviaires ont cours présentement au Royaume-Uni, en Australie et en France. Le secteur continue à gagner de la vitesse : il est temps d’en informer les investisseurs (voir encadré Les points chauds actuels).

Les points chauds actuels 

  • 1. Chili et Brésil (électricité et eau)
  • 2. Australie (transport – p. ex. : ferroviaire, maritime et routier –, énergie, télécommunications et eau)
  • 3. Malaisie (ferroviaire)
  • 4. Thaïlande et Indonésie (télécommunications)
  • 5. Chine (routes)
  • 6. Canada (électricité, pipelines et énergie)
  • 7. R.-U. (eau)
  • 8. É.-U. (ferroviaire, télécommunications et électricité)

Des rendements soutenus à long terme

Les grandes sociétés et les acteurs institutionnels sont les principaux investisseurs de ce secteur, affirme M. Langley. Mais, par manque de fonds, les gouvernements se voient contraints de se tourner vers les marchés hors-cote pour financer leurs projets.

« L’avènement des infrastructures comme catégorie de placement permet à plus de gens de participer à leur financement, ajoute-t-il (voir l’encadré Attirer de nouveaux capitaux, ci-bas). Plus encore, les frais et les profits générés par ces actifs, tels que les routes à péage et les entreprises de services publics d’électricité, sont stables à long terme. »

Par exemple, Transurban, une entreprise australienne qui exploite des routes à péage, a offert un rendement annuel de 15,6 % au cours des cinq dernières années. Pour la même période, ITC, une entreprise de service d’électricité américaine, a offert des rendements de 14,9 % et Enbridge, qui se spécialise dans la distribution du gaz naturel, de 18,7 % annuellement.

Craig Aucoin, conseiller en placement à ValueTrend Wealth Management, filiale de Worldsource Securities, affirme que ces rendements sont principalement attribuables au type de contrats qui prévalent dans le secteur. Les entreprises qui gèrent les actifs d’infrastructure négocient avec les fournisseurs de matériaux, établissent les frais et prennent des engagements à long terme avant même de commencer à construire.

« C’est le cas en Amérique du Nord, affirme M. Langley, où les gouvernements ont mis en place un cadre réglementaire et contractuel complet et à long terme. Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Chili et au Brésil, les sociétés ont aussi d’excellentes réputations et des règlements et normes d’exploitation stricts. »

Il ajoute que dans ces régions, les sociétés offrent des revenus et des résultats prévisibles puisque leur rémunération est établie en fonction de l’importance de leurs actifs plutôt qu’en fonction du cycle économique.

Attention toutefois ! Selon M. Aucoin, le secteur dans son ensemble n’est pas à l’abri d’une récession. Il ralentira s’il y a une baisse importante des cours.

Heureusement, les titres des services publics constituent habituellement des placements fiables, la population utilisant l’électricité, le gaz et l’eau malgré un ralentissement économique, indique Matt Dell, chef de la distribution de RARE Infrastructure. « Aussi, les rendements de cette catégorie d’actifs sont presque garantis par le gouvernement puisque les autorités déterminent quelle société peut faire des gains sur le capital investi », explique-t-il.

Le sous-secteur n’étant pas exposé aux risques liés au volume, les revenus générés par les actifs sont stables, même en temps de récession, affirme-t-il.

Les infrastructures offrent également l’avantage d’une faible corrélation avec d’autres catégories d’actifs. Selon M. Dell, « une corrélation de 0,75 ou plus est statistiquement significative; or ce secteur affiche une corrélation de 0,48 avec les actions canadiennes, par exemple. Concrètement, chaque fois que le marché canadien bouge de 100 points, le secteur des infrastructures, lui, ne bouge que de 48 points. C’est un bon élément de diversification. »

M. Langley remarque que les investisseurs allouent actuellement entre 5 et 15 % de leur portefeuille aux actifs d’infrastructure. Il ajoute que, le plus souvent, les clients recherchent cette exposition dans le cadre de leur stratégie relative à la portion d’actifs tangibles au portefeuille.

« À l’heure actuelle, nous privilégions les titres d’infrastructures à péage liées aux installations portuaires, aux communications, aux aéroports et aux routes, ajoute M. Dell. De plus, moins de la moitié de nos portefeuilles est toujours investie dans les services publics. Ceux-ci résistent bien en période de volatilité. »

Les options indicielles

Au nombre des indices qui suivent le rendement des sociétés spécialisées en infrastructures mondiales, on trouve :

  • Macquarie Global Infrastructure Index (241 sociétés)
  • UBS Global 50/50 Infrastructure and Utilities Index (100 sociétés)
  • S&P Global Infrastructure Index (75 sociétés)
  • Dow Jones Brookfield Global Infrastructure Index (85 sociétés)
  • MSCI World Infrastructure Index (150 sociétés)

Le MSCI World Infrastructure Index et le S&P Global infrastructure Index ont affiché des rendements annualisés sur trois ans de plus de 5 % en date du 24 juillet 2013. Toutefois, ceux-ci étaient plutôt de -1 à -2,5 % au cours des cinq dernières années en raison de la récession.

C’est tout un défi de tirer des revenus stables des projets d’infrastructures. « Ce n’est pas un secteur homogène : le rendement des sous-secteurs varie en fonction des cycles économiques », note M. Dell. Même au sein d’un même sous-secteur, les actifs peuvent devenir non corrélés si les projets sont réalisés dans le cadre de régimes réglementaires distincts.

M. Langley ajoute que l’exposition aux infrastructures par l’intermédiaire des marchés hors-cote reste un phénomène relativement récent. Le secteur ne compte que pour 4 à 5 % du MSCI mondial, et les connaissances spécialisées font défaut.

Qui plus est, les participants ne s’entendent pas sur ce qui constitue un investissement dans les infrastructures. Ainsi, la répartition de chaque indice varie. Par exemple, l’indice de Macquarie cible surtout les services publics, alors que d’autres pondèrent de façon équivalente les titres de services publics et les titres de transport.

M. Langley affirme que les investisseurs devraient gérer activement leur exposition au secteur des infrastructures. Il leur recommande de favoriser les titres de services publics plus prudents en temps de récession, tels que les titres des exploitants de pipelines et de services d’électricité ou d’aqueduc.

« Lorsque l’économie prend du mieux, ajoute-t-il, on peut favoriser les titres tributaires du PIB, tels que les sociétés d’exploitation des routes à péage et les sociétés aéroportuaires, ferroviaires et portuaires. Ces actifs offriront des bénéfices élevés et une croissance des dividendes. Ils ont tendance à croître en fonction d’un multiple par rapport au PIB. »

Une stratégie active

Si, par exemple, une cliente pense acheter les titres d’une société d’exploitation de routes à péage, « elle doit savoir que, concrètement, la route ou l’actif n’appartient pas à cette société, explique M. Dell. Cette dernière possède une concession, c’est-à-dire qu’elle pourra exploiter la route pour une période donnée, 50 ans par exemple. Pendant ce temps, la société d’exploitation a le droit de percevoir le péage, mais elle a aussi l’obligation d’entretenir la route. »

« Cette société devra améliorer et prolonger ses routes à péage lorsque sa capacité aura été atteinte, ajoute-t-il. Et lorsque la concession prendra fin, le gouvernement reprendra habituellement possession de la route ou la concession sera renouvelée, mais les coûts en capital sont généralement élevés. »

M. Dell suggère aux investisseurs de s’informer sur les échéances des concessions de la société et d’étudier les marges brutes d’autofinancement projetées pour chaque actif en concession.

« C’est assez facile puisque les péages sont presque toujours indexés au coût de la vie et les volumes tendent à croître par un facteur du PIB, explique-t-il. Aussi, généralement, la société a mis en place un plan d’immobilisations qui prévoit les besoins en capital pour les vingt prochaines années. »

Ces démarches sont néanmoins fastidieuses. Pour obtenir une exposition, on peut aussi passer par des sociétés de placement qui investissent activement dans les infrastructures mondiales, telles que Brookfield Asset Management, Macquarie, Lazard et Dynamic.

Attirer de nouveaux capitaux 
Les projets d’infrastructures sont coûteux, affirme Keith Richards, gestionnaire de portefeuille, et Craig Aucoin, conseiller en placement, tous deux à ValueTrend Wealth Management. Pour construire des routes et des chemins de fer, par exemple, les sociétés de gestion doivent couvrir des coûts de départ substantiels, notamment pour embaucher la main-d’œuvre, obtenir les permis d’utilisation des terres et acheter les matériaux.« Les gouvernements n’ont tout simplement pas l’argent ! », affirme Nick Langley, de RARE Infrastructure.Pour obtenir du financement pour d’autres projets, ou des installations entièrement nouvelles, ils dépendent des régimes de retraite et d’importantes sociétés. Pour les actifs matures ou existants, ils essaient d’attirer des investisseurs étrangers.« Au Chili, en France et en Australie, les gouvernements ont procédé à d’importantes rétrocessions d’actions », explique M. Langley. Pour ce dernier pays, le gouvernement du Queensland a liquidé les actifs de QR, la société ferroviaire nationale – aujourd’hui appelée Aurizon – en 2010. Elle était cotée à la Bourse d’Australie.

Décisions semblables du côté du Chili, où le gouvernement a vendu sa participation minoritaire dans la société d’aqueduc la plus importante de la région en 2011. En France, le gouvernement s’est en partie retiré d’une importante entreprise aéroportuaire française au cours de l’année.


Katie Keir est rédactrice en chef adjointe au Groupe Advisor.

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