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Épargne

Dompter le capitalisme, c’est possible?

16 septembre 2013 | André Giroux | Commenter

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Au 31 décembre 2011, l’ISR représentait 20 % des actifs gérés au Canada, une valeur de 600 milliards de dollars. C’est surtout dans les caisses de retraite, avec 532,7 milliards de dollars (89 % de l’ensemble des actifs ISR), que l’on constate le phénomène. Car à peine 2 % des fonds communs de placement sont gérés selon les principes de l’investissement socialement responsable. « La valeur de l’ISR dans les caisses de retraite augmente beaucoup grâce à la présence du fonds de pension des enseignants ontariens, la Teachers, et de la Caisse de dépôt et placement du Québec », nuance Olivier Gamache, président-directeur général du Groupe investissement responsable.

Sur le plan du rendement, l’ISR n’est ni meilleur ni pire que l’investissement traditionnel. Cette affirmation brise déjà un mythe tenace : celui qui prétend que l’ISR est uniquement destiné aux « granolas », gauchistes et écologistes de ce monde, qui acceptent, au nom de leurs principes, de percevoir des rendements moindres sur leurs investissements.

Qu’on se le tienne pour dit : rien n’est plus faux. « Certaines études montrent même que ce type de placement obtient des résultats supérieurs grâce aux évaluations plus approfondies avant et pendant l’investissement », observe Rosalie Vendette, conseillère principale en ISR chez Desjardins Gestion de patrimoine. En 2009, la firme Mercer a évalué l’incidence de l’ISR sur le rendement. L’entreprise a passé en revue 36 études. De ce nombre, 20 démontraient un lien positif entre l’ISR et le rendement (soit un rendement supérieur pour l’ISR par rapport à l’investissement traditionnel), 13 mentionnaient une incidence neutre et seulement 3 un lien négatif.

L’investissement socialement responsable ajoute à l’évaluation financière classique des critères hors bilan basés sur l’environnement, les aspects sociaux et de gouvernance (ESG). Il incite ainsi les entreprises à adopter un bon comportement citoyen. La plupart des fonds communs de placement qui pratiquent l’ISR fonctionnent par filtres et engagement actionnarial.

Un filtre négatif d’abord, excluant par exemple l’armement, le tabac, la pornographie et les jeux de hasard. Un filtre positif ensuite, pour retenir les meilleures entreprises de leurs secteurs aux plans environnemental, social et de gouvernance. Certains fonds ISR se limitent à ces filtres, tandis que les plus rigoureux passent ensuite à l’étape de l’engagement actionnarial. Les gestionnaires de fonds ISR discutent alors avec les gestionnaires d’entreprises sur les meilleures pratiques à adopter. Si les discussions n’aboutissent pas à des résultats concrets, les gestionnaires de fonds ISR présentent des propositions d’actionnaires aux assemblées générales des entreprises et exercent leur droit de vote. En cas d’impasse totale, il y a vente des actions.

À lire : Comment apprivoiser l’ISR

L’ISR touché par la crise de 2008

Bien entendu, l’ISR n’est pas exempté des aléas de la Bourse. « Ce type d’investissement étant partie prenante du marché boursier, il a été touché par la crise de 2008, affirme Olivier Gamache. Par contre, les pratiques de l’investissement socialement responsable peuvent contribuer à éviter d’éventuelles crises liées à la mauvaise gouvernance, par exemple. Ainsi, certaines communautés religieuses américaines demandaient depuis 1996 de freiner les prêts aux personnes qui n’ont pas les moyens de les rembourser. Or, on a vu comment l’excès de prêts immobiliers a causé la crise de 2008. »

L’ISR est aussi aux prises avec la gestion à court terme, mais ses promoteurs sont conscients du problème et tentent d’apporter des solutions. « Ils travaillent sur les enjeux fondamentaux qui ont constitué des facteurs importants de la crise de 2008, souligne Rosalie Vendette, comme la notion de court terme et de long terme. Ils ont une stratégie d’investissement à long terme, car les critères ESG peuvent avoir un impact surtout à long terme. L’évaluation extra-financière, quand elle s’ajoute à l’évaluation financière classique, permet d’obtenir une meilleure compréhension des risques auxquels les entreprises sont confrontées. On pousse plus loin l’intervention quand on entre en dialogue avec elles pour les inciter à réduire les risques et à s’améliorer. » Or, le dialogue exige du temps, car il est difficile de faire changer des pratiques qui durent depuis longtemps. Une vision à court terme n’offre pas cette latitude.

L’ONU, grâce aux Principes pour l’investissement responsable (PRI), a par ailleurs entrepris des travaux sur les barrières qui entravent le développement des marchés financiers durables. Les axes de réflexion retenus sont la vision à court terme, la structure des portefeuilles et la répartition d’actifs. « Il existe une volonté chez les investisseurs responsables d’améliorer les marchés boursiers pour en faire des marchés
durables », affirme Rosalie Vendette.

« Les gens veulent du rendement constamment, ajoute-t-elle. Les objectifs de court terme, c’est ce avec quoi tout le monde doit composer. L’enjeu, c’est comment on arrive à transformer nos marchés boursiers, nos politiques de placement et nos produits axer un peu moins sur le court terme et voir plus loin. C’est là un défi que nous partageons tous. »

« L’investissement socialement responsable peut contribuer à freiner les crises par la transparence qu’il exige des entreprises, souligne Olivier Gamache. Si, au départ, ce type d’investissement relevait d’enjeux moraux, il réfère de plus en plus à la diligence dont doivent faire preuve les gestionnaires investisseurs. Les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance ont une telle importance pour la saine gestion d’une entreprise que je ne comprends pas qu’ils ne soient pas systématiquement pris en compte dans l’évaluation des entreprises. »

Préférer le vice à la vertu

Certains investissements responsables reposent sur l’exclusion du tabac, de l’alcool et de l’armement.

Qu’à cela ne tienne, les Américains ont créé un produit qui fait exactement le contraire : le Vice Investor fund, soit le fonds du vice, qui a enregistréen 2012 un rendement de 21,16 %. À titre comparatif, l’indice de référence de l’investissement socialement responsable, le ftSE Kld 400 Social Index, a progressé de 12,9 %.

Quant au S&P 500, il a obtenu en 2012 un rendement de 16 %. Sur 10 ans, le Vice Investor fund enregistre un rendement de 10,4 %.

Le quotidien français Le Figaro explique cette progression par un fort investissement dans le groupe de casinos Galaxy, qui exploite des établissements à Macao, en Chine.

« En dépit de ses belles performances, écrit Roland Laskine, journaliste au Figaro, l’encours du fonds n’excède pas 120 millions de dollars.

Explication : étant considéré comme totalement immoral, il est « black-listé » auprès de tous les établissements financiers anglo-saxons. » le Vice Investor fund n’ayant présenté aucune demande à l’Autorité des marchés financiers, il n’est pas offert au Québec. « Il s’agit d’un fonds très spécialisé concentré dans des secteurs bien précis, souligne Rosalie Vendette. la performance du Vice Investor fund est par conséquent très volatile, il peut offrir de hauts rendements et s’effondrer l’année suivante, comme en 2009, en fonction du contexte économique. »

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