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Exercice de futurologie

20 mars 2013 | Yves Bonneau

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En 2044, mon fils aura mon âge aujourd’hui. Que fera-t-il? Aura-t-il fait carrière en services financiers ou aura-t-il changé de voie tous les trois ans? Sera-t-il propriétaire d’une maison ou locataire d’un immeuble appartenant à de riches investisseurs venus d’Asie ou du Moyen-Orient?

Aurai-je des petits-enfants? Montréal sera-t-elle une métropole anglophone multiethnique comme Toronto ou une grosse ville de province comme Québec? Les régions seront-elle vidées de leurs jeunes et habitées par des retraités nostalgiques qui seront retournés vivre dans le village de leurs parents? Et les services financiers, ça fonctionnera comment?

Dans 30 ans, les boomers nous auront presque tous quittés et Éric Duhaime sera content. Le Québec dépassera alors les 100 000 décès par année selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). (Il y en a eu environ 60 000 en 2012.) Les jeunes d’aujourd’hui les plus allumés seront aux commandes dans des postes bien rémunérés, comme ceux d’hier. À la différence près qu’il y en aura moins puisqu’une partie de la population ne se renouvelle pas au rythme où l’autre décède, et que l’immigration ne suffit pas, pour l’heure, à combler l’écart. Pour que la population se maintienne, il doit y avoir environ 210 enfants pour 100 femmes. Au Québec, le taux de fécondité est d’environ 170 enfants actuellement, soit un déficit de 40 enfants. Il pourrait y avoir stagnation de la population et même déclin si le bilan migratoire demeure aussi chiche qu’aujourd’hui. Ce n’est pas l’avis de l’ISQ, qui prédit plutôt que la population du Québec sera de 9 millions d’habitants en 2044.

Yves Bonneau, rédacteur en chef du magazine Conseiller.

Néanmoins, cette population composée de nos enfants, à peu près équivalente en nombre à la nôtre, aura tout autant besoin de services financiers. Qui prodiguera ces services? Qui conseillera les familles, les retraités, les couples, les épargnants? Des guichets robotisés? Voilà des questions que trop peu de gens se posent à l’heure actuelle. Par exemple, il y a aujourd’hui un planificateur financier pour environ 1600 personnes au Québec. Ce ratio pourrait atteindre 1 sur 2000 en 2044.

Au demeurant, le conseiller est tellement honni et vilipendé sur la place publique que notre inconscient collectif souhaite probablement que cette espèce s’éteigne. Et ça fonctionne à merveille puisque les jeunes ne s’intéressent absolument pas à cette profession mal aimée. On les comprend.

Pour une majorité de conseillers, la carrière a commencé un peu par défaut. Il fallait bien gagner sa vie, les familles étaient nombreuses, on ne pouvait pas tous faire des études classiques. Puis, au hasard d’une rencontre ou d’une invitation, on se faisait persuader de vendre de l’assurance ou des produits de placement par un vieux routier convaincant qui roulait gros carrosse. Pour ceux avec un tant soit peu de désir de réussite, d’empathie et beaucoup de volonté pour aider les gens de leur entourage, la carrière était presque tracée d’avance. Combien d’entre vous on fait de ce métier un peu bâtard au début une véritable profession? Vous êtes des dizaines de milliers! Et vous devriez en être fiers car vous avez justement aidé vos proches et des millions d’épargnants à assurer leur santé financière. Vous êtes les médecins de la santé financière de vos compatriotes, mais l’opinion publique a une forte tendance à vous dépeindre comme des charlatans ou des canailles. Il va falloir que ça cesse parce qu’en 2044, quand nos enfants auront besoin de services-conseils, ils devront faire la file 30 heures devant la caisse pour voir un conseiller ou un planificateur comme nous le faisons maintenant pour voir un médecin.

Au rythme où va le recrutement des jeunes, le conseiller de demain sera le curé d’aujourd’hui : une espèce rare d’hurluberlu qui aura bravé toutes les difficultés, tous les commentaires de découragement et tous les quolibets pour servir son prochain.

Combien de conseillers m’ont dit qu’ils n’encourageraient pas leurs enfants à suivre leurs traces? Quand la pomme tombe si près de l’arbre, c’est triste de voir qu’elle ne fera pas de petits… Pour le moment, le nombre masque la crise qui se trame. Il y a encore de nombreux conseillers issus du baby-boom qui demeurent et demeureront dans la profession pour un certain temps encore mais lorsqu’ils quitteront, ce sera une lame de fond.

Bref, les chances de voir croître le nombre de conseillers et de planificateurs sont minces. À ce titre, le nombre de nouveaux diplômés reçus par l’IQPF se maintient à une moyenne d’environ 130 par année depuis 2006. Selon les chiffres de la Chambre de la sécurité financière, quelque 4415 Pl. Fin. ont 31 ans et plus aujourd’hui. Il donc est logique de croire que plus de 4000 Pl. Fin. ne seront plus sur les rangs en 2044. Avec une moyenne de 130 nouveaux Pl. Fin. par année jusqu’en 2044, l’IQPF maintiendra tout juste les effectifs de planificateurs à 4123. Mais tout ça n’est valide que si les études de Pl. Fin. attirent 130 jeunes qui réussissent par an pendant 31 ans.

Et le même constat, plus aigu encore, poind du côté de la Chambre. Quelque 27 000 conseillers sur 31 200 auront quitté en 2044. Il en faudra plus de 1000 nouveaux par année pour maintenir les troupes. Le démarchage s’annonce plutôt difficile pour convaincre les nouvelles cohortes au cours des prochaines décennies. Les jeunes étant issus de familles beaucoup moins nombreuses, ils seront aussi sollicités de toutes parts pour des emplois plus cotés. Aura-t-on besoin d’un « Conseiller Académie » pour les attirer?

Il nous apparaît urgent que l’industrie et surtout les conseillers d’expérience se concertent et se mobilisent pour trouver des solutions à ce qui pourrait devenir une déficience grave pour l’avenir de la société québécoise. Il faut arrêter de reporter cette question à demain, il faut se regrouper, former des comités, établir des ponts plus étroits avec les institutions d’enseignement, convaincre les intervenants de l’industrie et le gouvernement de mettre en place des mesures pour assurer la pérennité de la profession.  

Yves Bonneau, rédacteur en chef
yves.bonneau@objectifconseiller.rogers.com

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