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Fraudes, réglementations : La vérité finit (toujours) par sortir du sac

1er juin 2010 | Pierre Saint-Laurent | Commenter

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30_gestion_optMettez ensemble 50 milliards $US, des centaines de personnes insouciantes et des marchés volatils. Quel résultat obtenez-vous ? Bernard Madoff.

J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Harry Markopolos, l’auteur de No One Would Listen, le succès de librairie de l’heure, dans le domaine financier aux États-Unis. M. Markopolos n’aurait aucune notoriété n’eût été son rôle dans l’affaire Madoff. C’est lui qui a averti sur une période de dix ans la Securities and Exchange Commission (SEC), l’organisme de réglementation des marchés américains, du caractère frauduleux des placements de M. Madoff. Son livre se lit comme un roman, et je vous le recommande.

La preuve par deux

M. Markopolos est un Quant, un analyste quantitatif, un mathématicien quoi ! À l’emploi d’un concurrent, M. Markopolos a voulu comprendre comment M. Madoff pouvait produire des rendements aussi importants (de l’ordre de 11 % à 13 % par année) de manière absolument stable, bon an mal an, au point qu’on le surnommait le « Jewish T-Bill » (le Bon du trésor juif) ! M. Markopolos et ses collègues entreprennent alors de déconstruire les rendements de M. Madoff, pour mieux lui faire concurrence.

M. Markopolos se rend rapidement compte que la stratégie préconisée par M. Madoff, approche dite de split-strike conversion, est trop simple et trop connue pour expliquer les rendements observés. Poussant son enquête et envahi par les soupçons, l’analyste prend conscience d’un élément incroyable : compte tenu des actifs détenus par M. Madoff à l’époque, la stratégie en question aurait exigé de ce dernier qu’il accapare plus que la totalité de toutes les options d’un certain type disponibles sur le marché ! Aboutissant à une impossibilité mathématique, l’analyste transforme ses soupçons en preuve.

Approfondissant son analyse, M. Markopolos conclut qu’il s’agit là du plus gros fonds de couverture au monde, alors que M. Madoff réclame être essentiellement un trader.

Conclusion de ce travail de limier ? Croyant pendant un certain temps que Madoff faisait du front-running (acheter des titres pour son propre compte avant de placer des ordres d’achat pour ses clients, faisant ainsi accroître la valeur du titre), Markopolos se rend compte qu’il s’agit plutôt du plus grand stratagème à la Ponzi de tous les temps, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards $US.

Le temps est venu de dénoncer M. Madoff. M. Markopolos se rend maintes fois à la SEC, avec les preuves irréfutables de ses dires. Selon l’auteur, c’est l’incompétence et l’incurie inconcevables de l’autorité américaine qui expliquent largement que jamais, M. Madoff n’ait été réellement inquiété, et qu’à toutes fins utiles, il se soit lui-même livré aux autorités, sans aucune résistance. Par la suite, M. Markopolos témoigne devant le Sénat américain, prenant en quelque sorte sa revanche : plusieurs têtes à la SEC roulent alors, car les sénateurs entrent en furie, consternés par le laxisme aberrant de l’institution réglementaire.

Quelles leçons ?

Cette histoire est importante parce qu’elle établit la chronique d’un des événements financiers les plus troublants de notre époque. Quelles leçons en tirer ?

Ce qui vient immédiatement à l’esprit, c’est le rôle des autorités réglementaires. Que faisait la SEC ? Selon M. Markopolos, dans l’institution où régnait une indescriptible incompétence, personne ne comprenait les explications présentées. Bien que ces informations aient été techniques, on se serait attendu à ce que l’autorité soit en mesure de comprendre les stratégies utilisées par les professionnels qu’elle est chargée de réglementer ! Or, personne n’était suffisamment formé en finance, la SEC étant largement peuplée d’avocats.

Mais surtout, l’affaire se résume à une question fondamentale de confiance. M. Madoff s’est mérité le respect de centaines d’investisseurs, et non des moindres, dans des dizaines de pays, pendant plus de vingt ans. Or, ceux-ci n’ont jamais remis en question des rendements réellement élevés, atteints avec une régularité métronomique. Michael Ocrant, un journaliste financier, a même interviewé M. Madoff pendant des heures sur la base des travaux de M. Markopolos, soupçonnant une malversation. Il en est résulté un article clé qui remet en question la faible volatilité des rendements obtenus par Madoff Securities. Rien n’y a fait. Cyniquement, on pourrait dire que les investisseurs ne « voulaient pas savoir » comment M. Madoff s’y prenait, se contentant plutôt de rendements attrayants, produits par un gestionnaire de grande réputation.

Que retenir de tout cela ? Tout d’abord, la fraude existe bien, à des degrés réellement insoupçonnés, entraînant des conséquences désastreuses. Elle n’est pas à minimiser. Ensuite, les autorités réglementaires ne peuvent détecter que très difficilement un fraudeur astucieux ou prestigieux. Enfin et surtout, la norme en matière d’enquêtes diligentes (la gestion du risque opérationnel) doit être nettement améliorée. De telles fraudes mèneront-elles à un accroissement des réglementations ? Celles-ci amélioreront-elles la situation ou retomberons-nous dans un laxisme de routine, l’affaire sitôt oubliée ? Laissez-moi savoir votre opinion par courriel.

Pierre Saint-Laurent, CFA, CAIA, FRM, est président d’ActifConseil à Montréal. psl@actifconseil.com

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