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Hedge Fund : dessine-moi une crise financière

14 mai 2014 | Geneviève Gagné – 37e Avenue | Commenter

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Une trilogie en bande dessinée expose les travers d’une certaine catégorie de spéculateurs qui ont mené le monde au bord de la faillite. Rencontre avec les auteurs de Hedge Fund, dont le premier tome a été publié récemment.

Un jeune courtier français, exilé à Hong Kong pour fuir la justice de son pays, se voit confier 1 milliard de dollars qu’il doit faire fructifier en quelques jours. « Mille façons de commencer l’histoire, mais une seule de la terminer : je suis l’enfoiré qui vous a tous ruinés », dit-il en guise de prologue.

C’est à travers le regard de Franck Carvale, un jeune courtier incapable de vendre une police d’assurance après trois mois d’efforts, que Hedge Fund nous plonge dans le monde de la spéculation financière et des transactions à haut risque, sur fond d’excès, d’alcool, de drogue, de femmes, de morale douteuse et de balades en luxueux yacht pour fêter le dernier coup ayant conduit des investisseurs à la ruine.

Les événements qui ont mené à la crise de 2008

Le scénariste Tristan Roulot et le dessinateur Patrick Hénaff ont choisi de présenter certains des travers de la finance mondiale sous un jour réaliste.

Phylactères intelligents et dessins au trait précis encadrent ainsi un protagoniste plutôt naïf qui tente sa chance à Hong Kong. Franck Carvale, qui trime dur, sans succès, a enfin sa chance : un ancien courtier de renom, Ergyu Bilkaer, financier de haute voltige au lourd passé, prend le jeune trader sous son aile.

« N’écoute pas les rumeurs! Celui qui devient riche n’est jamais celui qui suit la rumeur, mais celui qui la crée », explique-t-il à son protégé.

Carvale se retrouve ainsi projeté du jour au lendemain à la tête d’un hedge fund (fonds spéculatif) d’une société d’investissement non réglementée. Le pécule de départ : 1 milliard de dollars.

Il n’a que quelques jours pour les faire fructifier et, sur un coup de tête, il décide de les miser sur Neoprothesis, un fabricant de prothèses pour enfants vietnamiens mutilés, victimes des mines antipersonnel.

Cette décision entraînera une course à la spéculation et à l’échec d’une vente à découvert, parce que le principal actionnaire de l’entreprise humanitaire refuse de vendre ses actions. En l’espace de quelques heures, la valeur de l’action passera de 150 $ à presque rien du tout.

Économie responsable

Pour Tristan Roulot, rencontré à son atelier d’Outremont, la bande dessinée est un catalyseur de changement. « Nous n’avons pas voulu stigmatiser une population particulière. En revanche, il y a un système aujourd’hui qui est très dangereux et qu’il faudrait encadrer d’une manière un peu plus forte. Ce système devient de plus en plus libéralisé et tous les garde-fous sont en train de sauter les uns après les autres, ce qui fait qu’on assiste à des “explosions”, comme la crise des subprimes. D’où l’importance d’avoir des bornes. »

Une collaboration de poids

C’est grâce à Philippe Sabbah, président de la filiale française du portefeuilliste mondial Robecco, que la bande dessinée a pu acquérir une dimension actuelle et véridique. À titre indicatif, Robecco déclarait 189 milliards d’euros d’actifs gérés en 2012.

Tristan Roulot se dit enchanté de cette collaboration : « Philippe ne peut être vague ou faux dans ce qu’il dit, sinon sa crédibilité en sera affectée. On va toucher un public qui s’y connaît et qui pourra vérifier que tout est juste. Les histoires et les anecdotes dont nous parlons sont des choses que Philippe lui-même a vécues ou auxquelles il a assisté. »

Cette collaboration aurait toutefois valu plusieurs reproches à Philippe Sabbah, ses collègues ayant vu d’un mauvais œil certains passages de l’album. Le but n’était pourtant pas de juger ces derniers, mais plutôt de relater les faits en pointant du doigt certains comportements afin de changer la manière de faire actuelle.

« Le bad guy, ce n’est plus le rockeur, c’est plutôt celui qui fait de la finance en costume, parce que sa portée est aujourd’hui complètement dingue! Quand on voit qu’un Jérôme Kerviel est capable de faire perdre des milliards à sa banque, les chiffres sont tellement astronomiques qu’ils nous semblent déconnectés de la vie réelle », explique Tristan Roulot.

Engouement économique

Le premier tome de la trilogie tombe à point, selon ses auteurs, qui veulent non seulement attirer les férus d’économie, mais également les néophytes.

Avec des analogies expliquant la vente à découvert, la bande dessinée permet de rejoindre tous les publics.

Le coup fumant qui a causé la chute du titre de Neoprothesis – qui passe de 150 $ à 280 $ à 0 $ entre deux séances de marché – illustre à merveille ce qu’il y a de pourri au royaume de la spéculation.

Des courtiers revanchards, une confidence sur l’oreiller d’une initiée, un titre qu’on tente de plomber à coups de dizaines de millions de dollars, une vente à découvert de 100 000 actions qu’on ne détient pas… la scène qui décrit la façon dont une ONG est menée à la ruine est pleine d’intensité dramatique, rendant bien l’adrénaline suscitée par tous ces millions qu’on brasse en quelques minutes.

Les folies que l’égo de certains pousse à commettre à la fermeture des marchés et la liquidation des titres sont bien expliquées, en somme.

Un exercice nécessaire pour Tristan Roulot. « Avec la crise des subprimes, on trouve intéressant de vulgariser ce thème et d’amener les gens qui ne connaissent pas grand-chose à l’économie et au monde des marchés à se documenter de manière ludique, grâce à la bande dessinée, plus accessible qu’un austère livre d’économie. »

L’engouement grandissant pour ce genre de sujet servira certainement à la popularité de la BD, espèrent les auteurs.

« Il y a cinq ou dix ans, pas certain que l’album aurait aussi bien marché. On est en ce moment dans une période où les gens ont envie de savoir ce qui se passe, parce qu’ils sont affectés par la crise et ils ont envie d’avoir les armes pour se battre. »



Hedge fund – Des hommes d’argent #01. Patrick Hénaff & al. Le Lombard. 19,95 $.

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