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« J’aime mieux perdre mes clients que leur argent »

27 octobre 2014 | Denis Méthot | Commenter

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Jean-Luc Gravel, premier vice-président, Marchés boursiers à la Caisse de dépôt et placement, devant le Cercle finance du Québec et le Club des actuaires de Québec. Photo : Denis Méthot

L’investissement à long terme est comme la paix. Tout le monde est en sa faveur, mais peu de gens sont prêts à prendre les moyens pour la réaliser, regrette Jean-Luc Gravel, premier vice-président, Marchés boursiers, à la Caisse de dépôt et placement du Québec, en conférence jeudi devant le Cercle finance du Québec et le Club des actuaires de Québec.

Depuis cinq ans, cet ancien journaliste est la tête d’une équipe de 25 analystes et gestionnaires, notamment responsables du fonds Actions gestion mondiale et de son imposant portefeuille de 25 G$. Il croit profondément dans les vertus et les retombées de l’investissement à long terme, dont il se fait un ardent défenseur à la Caisse, souvent à l’encontre des jeunes loups, qui veulent aller vite, affirme-t-il. Il constate que trop peu d’investisseurs appliquent cette approche pourtant profitable.

Le pire ennemi de l’investisseur

Si elle donne de si bons résultats, pourquoi n’y a-t-il pas davantage de gens qui l’adoptent? Il en attribue la cause à la finance comportementale, un champ de la psychologie qui le fascine.

« Par nature, explique-t-il, l’être humain préfère en majorité la gratification instantanée. Il a tendance à rechercher et obtenir le gain rapide. »

Ce biais comportemental demeure à ses yeux le pire ennemi de l’investisseur.

Le milieu de l’investissement tombe davantage dans ce piège que dans le passé. Dans les années 1960, la durée de détention moyenne des titres boursiers était d’environ sept ans. Aujourd’hui, elle serait de sept mois. Autre phénomène que M. Gravel trouve inquiétant, 70 % des volumes de transactions en 2014 seraient reliées aux transactions électroniques.

Le test de la guimauve

Il illustre la propension des individus à vouloir jouir d’un bien sans attendre par le test de la guimauve, réalisé dans les années 1960 à l’Université Stanford, en Californie.

Des guimauves ont été placées devant des enfants âgés de 4 à 6 ans afin de savoir jusqu’où ils étaient capables de contrôler leur désir. Les chercheurs leur avaient dit avant de quitter la salle que s’ils attendaient 15 minutes avant de les déguster, ils en auraient une deuxième. À leur retour, les deux tiers des jeunes participants avaient été incapables de maîtriser leur envie et avaient dévoré la friandise. Seulement un tiers avait su se retenir pour bénéficier de la deuxième guimauve.

Faire taire ses émotions

Selon le conférencier, les émotions nous guident à court terme, mais à long terme, c’est la raison qui l’emporte.

« Dans le monde de l’investissement, il faut être plus rationnel, prendre le temps et réfléchir », soutient-il.

Des investissements à court terme vont amener en général des rendements annualisés qui ne sont très pas bons, a-t-il mis en évidence. De 1990 à 2009, le S&P 500 a produit un rendement de près de 8 %. Durant la même période, l’investisseur moyen a obtenu un peu plus de 3 %. C’est à peine plus que le niveau d’inflation.

« Plus on négocie, plus il y a de coûts, plus on réduit les rendements pour l’investisseur », rappelle M. Gravel.

Autre phénomène, ce même investisseur a tendance à paniquer dans les périodes de crise et à s’emballer quand le marché fait très bien. Il vend quand les titres ont baissé et achète quand ils sont hauts, une attitude qu’il ne comprend pas. Pourtant, pour d’autres types de bien, le consommateur fait le contraire. En entrevue avec Conseiller, il a cité l’achat de vêtements.

« Les gens attendent les baisses de prix et les aubaines pour acheter. Ils devraient adopter le même comportement pour les produits financiers », croit-il.

Garder son emploi et ses clients

Pourquoi gestionnaires, conseillers et investisseurs n’agissent-ils pas dans une perspective à long terme? D’abord, la pression à court terme est de plus en plus forte sur les gestionnaires et les institutions, insiste M. Gravel.

« La crainte, explique le conférencier, c’est de sous-performer face aux indices. On a peur de perdre son boni comme gestionnaire et même de perdre son emploi si on performe moins que le marché pendant quelques années ».

Mais tous ne succombent pas.

« J’aime mieux perdre mes clients que l’argent de mes clients », a dit un jour un ancien gestionnaire de la Caisse à Jean-Luc Gravel.

La pression médiatique jouerait aussi un rôle dans cette course aux gains rapides. Les rendements sont publiés, scrutés, comparés. Résultat : les gestionnaires préfèrent suivre le courant plutôt que s’en éloigner.

Pourtant, les vrais risques sont ailleurs, estime le haut dirigeant de la Caisse de dépôt.

« Le risque, c’est de perdre du capital et de ne pas rencontrer les besoins de nos clients. Pour atteindre leurs objectifs, on doit avoir une nature contracyclique et penser à long terme », souligne-t-il.

Les préretraités et les retraités qui veulent protéger leur capital adhèrent mieux à l’investissement à long terme que certains gros investisseurs institutionnels plus axés sur la performance, précise M. Gravel. Mais une fois qu’ils ont compris les bénéfices de l’investissement à long terme, ceux qui ont adopté cette philosophie de placements ne retournent pas en arrière, conclut-il.

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