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Économie

L’âge d’or de la croissance est-il révolu?

1er mars 2016 | La rédaction | Commenter

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croissance_baisse_faible_chute_425L’âge d’or de la croissance appartient-il au passé, comme le pronostique par exemple l’universitaire américain Robert J. Gordon, ou alors le marasme actuel est-il seulement conjoncturel, comme l’assurent d’autres experts? Le Monde s’est penché sur ce débat qui agite le monde des économistes.

Difficile de ne pas s’interroger, explique le quotidien : lorsqu’on regarde les chiffres du produit intérieur brut (PIB) aux États-Unis, en Europe et au Japon, on constate en effet qu’ils baissent « doucement d’année en année » depuis 1980, et spécialement depuis la crise financière de 2008.

Ce qui fait dire à certains observateurs que les pays industrialisés sont entrés dans une phase de « stagnation séculaire », une expression inventée par le chercheur américain Alvin Hansen en 1939 et remise à l’ordre du jour en 2013 par l’ex-secrétaire au Trésor Larry Summers.

MOINS DE GAINS DE PRODUCTIVITÉ

Or, un nombre grandissant d’économistes des deux côtés de l’Atlantique partagent aujourd’hui cette vision, souligne Le Monde. Leur opinion? Le ralentissement constaté dans les pays riches ne résulte pas uniquement des suites de la crise; il a également des causes structurelles, à commencer par l’explosion des inégalités, le vieillissement de la population et le sous-investissement chronique, notamment dans les infrastructures.

Interviewé par le journal français, Robert J. Gordon estime que la révolution numérique actuelle engendrera moins de gains de productivité que la seconde révolution industrielle, au début du siècle dernier. Et donc que les pays « avancés » sont désormais condamnés à n’enregistrer qu’une croissance anémique.

Auteur d’un livre qui a connu un fort retentissement chez nos voisins du Sud (The Rise and Fall of American Growth, Princeton University Press, non traduit), ce chercheur de l’université Northwestern, dans l’Illinois, juge en effet que si Internet, l’informatisation et l’arrivée prochaine des robots représentent bien des changements majeurs, cette troisième révolution industrielle concerne seulement « une sphère étroite, principalement le secteur du divertissement et de l’information-communication, qui ne pèse que 7 % du PIB américain ».

VERS LA FIN DU RÊVE AMÉRICAIN?

Autrement dit, cette « révolution » ne bouleverse pas le quotidien des individus dans les mêmes proportions que les innovations passées. « Au bureau, le bond de la révolution digitale s’est produit à la fin des années 1990, avec la combinaison des ordinateurs et d’Internet », argumente-t-il. Et depuis, « les conditions de travail n’ont pas tant changé : un PC, un téléphone, une connexion. Les grandes ruptures ont déjà eu lieu. C’est pourquoi la productivité globale des facteurs progresse moins vite ».

Sa conclusion? « Il y a toujours des innovations, mais la productivité globale des facteurs, qui mesure la part de la croissance liée au progrès technique, s’affaiblit » et donc « l’âge d’or de la croissance est derrière nous ».

Un tel diagnostic aura plusieurs implications, prévoit Robert J. Gordon. À commencer par la fin du « rêve américain », puisque « pour les jeunes générations, la possibilité d’atteindre un niveau de vie plus élevé que celui de leurs parents n’existe [déjà] plus ». « La société américaine est fracturée, avec, au bas de l’échelle, des familles monoparentales, dont les enfants bénéficieront d’une éducation médiocre, et pour lesquels les chances d’ascension sociale sont limitées », déplore-t-il.

« IL FAUDRA S’HABITUER À DES TAUX PLUS BAS »

L’affaiblissement de la croissance dans les pays développés aura aussi des conséquences en matière de politiques monétaires et budgétaires, souligne le chercheur. Ainsi, « il faudra s’habituer à des taux d’intérêt structurellement plus bas », ce que « les marchés commencent à comprendre, d’où leur nervosité », tandis que les économies industrialisées « seront prises en étau ».

La raison? « Le tassement des salaires réels et le vieillissement de la population se traduiront par des rentrées fiscales moindres et par une pression à la hausse des dépenses sociales et de retraite. Cela entraînera une hausse de la dette publique. Ou alors, un relèvement des impôts et une baisse des prestations sociales. »

Ce sombre constat n’est toutefois pas partagé par d’autres économistes, qui remettent en cause le concept même de « stagnation séculaire », précise Le Monde. Si tous ne développent pas les mêmes arguments, ils soutiennent que « le ralentissement de la croissance n’a rien d’inéluctable ».

LE MESSAGE DES « TECHNO OPTIMISTES »

Ben Bernanke, l’ex-président de la Réserve fédérale, soutient ainsi que les causes du marasme actuel « sont en grande partie conjoncturelles », alors que James D. Hamilton, de l’université de Californie, croit pour sa part que la situation actuelle est due avant tout à des « vents contraires » temporaires qui perturbent l’activité économique, comme le surendettement des ménages, l’excès d’offre dans l’immobilier et l’austérité budgétaire.

Enfin, parmi les analystes qui ne partagent pas les vues « déclinistes » de Robert J. Gordon, Le Monde mentionne également ceux qu’il nomme les « techno optimistes », tel Andrew McAfee, chercheur au MIT, qui soutiennent que la thèse de l’épuisement du progrès technique est infondée. Selon eux, l’humanité ne serait en effet qu’à l’aube des bouleversements que les nouvelles technologies vont apporter dans les domaines de l’organisation du travail et de l’économie.

Qui est capable de prédire ce qu’auront changé, dans 10 ans, la voiture autonome ou le génie génétique? se questionnent ces « techno optimistes ». « Avec les imprimantes 3D, il sera possible de produire chez soi, ou à l’échelle de petites communautés, des objets qu’il fallait autrefois acheter », anticipe de son côté le spécialiste de prospective économique et scientifique américain Jeremy Rifkin, qui annonce que « les consommateurs deviendront des “prosumers”, à la fois producteurs et consommateurs ».

L’avenir dira qui a vu juste, conclut Le Monde.

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