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L’antithèse des fonds éthiques : les fonds du vice

19 avril 2016 | Marie-France Cardinal | Commenter

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Logo_Conseiller_15ans_425• Ce texte est paru dans l’édition de novembre 2002 de Conseiller. Il est aussi disponible en format PDF.
Vous pouvez également consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
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Depuis septembre, un fonds qui regroupe des sociétés qui fabriquent du tabac, de l’alcool, des armes et des jeux de hasard a fait son apparition chez un promoteur américain. Son taux de rendement alléchant fera-t-il ombrage à la bonne conscience des investisseurs?

Prenant à contre-pied le concept des fonds éthiques, Mutuals.com, basée à Dallas, offre depuis septembre le «Fonds du vice» (Vice Funds). La maison texane promet aux investisseurs des rendements exceptionnels si on se fie à ses projections. Selon le promoteur, les compagnies qui se spécialisent dans le tabac, l’alcool, le jeu et l’armement ne connaissent pas les malheurs d’une récession. Tel le serpent du jardin d’Éden, ces nouveaux fonds tendent le fruit défendu aux investisseurs moins scrupuleux. Les Québécois pourront-ils aussi un jour avoir le choix de fonds de placement qui misent sur des titres de sociétés qui financent indirectement les conflits planétaires?

Jean-François Bernier, directeur des marchés des capitaux à la Commission des valeurs mobilières du Québec (CVMQ), mentionne que, à ce jour, aucun prospectus n’a été visé pour ce type de fonds. «Il existe des entreprises qui, dans le passé, ont été accusées d’exploiter des gens dans des pays étrangers. Donc, ces sociétés ne peuvent faire partie d’un fonds éthique ou socialement responsable. Mais il n’existe pas un fonds du vice version québécoise», spécifie-t-il.

Mario Lavallée est président de Norbourg Capital et de Finlab.

Mario Lavallée est
président de Norbourg Capital
et de Finlab.

Il serait peu probable qu’un fonds comprenant des titres de compagnies de tabac, d’alcool, de jeux et d’armement québécoises voit le jour. Entre autres parce que le gouvernement contrôle lui-même deux de ces quatre secteurs. «Loto-Québec est une société d’État», fait tout bonnement remarquer Mario Lavallée, président de Norbourg Capital. Tout comme la Société des alcools du Québec (SAQ), les revenus de LotoQuébec appartiennent à l’État. Ce qui compliquerait la construction d’un fonds du vice 100 % québécois. «Notre marché est beaucoup moins complexe et vaste qu’aux ÉtatsUnis», précise-t-il.

RENDEMENT ALLÉCHANT

Néanmoins, les Américains qui peuvent acheter des parts de ce nouveau fonds ont de fortes chances de voir profiter leur investissement. En comparant le rendement de l’indice S&P 500, de l’indice MATIQ 40 et des quatre secteurs du Fonds du vice, il apparaît manifeste que certains clients y seraient intéressés, comme on peut le voir dans le tableau 1. De juin 2001 à juin 2002, l’indice S&P 500 a été au dernier rang avec – 20,06% et suit l’indice MATIQ 40 qui s’est situé à – 3,76%. À l’évidence, les quatre secteurs qui composent le Fonds du vice n’ont assurément pas connu la même année de vaches maigres. Le tabac a produit 8,22% de rendement, l’alcool 11,52%, le jeu et les casinos 19,66% et l’armement, qui comprend l’aérospatiale, s’est situé à 31,33%.

Tableau_Archive_Nov2002_Antithese_Fonds_Ethiques_650L’énorme différence entre le secteur de l’armement et les autres s’explique par les événements du 11 septembre. En effet, les politiques américaines plus audacieuses dans le domaine militaire ont propulsé les entreprises qui œuvrent dans cette sphère d’activité.

Mario Lavallée ne s’étonne pas de ces résultats. «Ce sont des secteurs stables. Peu importe les fluctuations du marché, ces quatre domaines vont continuer à donner un bon rendement. Tout comme le secteur de l’alimentation. Peu importe si les gens perdent leur emploi, ils vont continuer à s’alimenter», ajoute-t-il.

PRUDENCE MALGRÉ TOUT

Devant ces chiffres, personne ne reste indifférent. Par contre, les conseillers en placement interrogés ne s’y laissent pas tenter. «C’est un fonds très pointu. Il n’existe pas beaucoup d’entreprises qui se spé- cialisent dans ces quatre domaines. Je ne le recommanderais pas à mes clients. C’est un bassin très petit et, si un de ces secteurs subissait le même sort que celui des sciences et technologies, l’investisseur y perdrait», explique Benoit Leclerc, conseiller en placement à la Financière Banque Nationale.

D’un autre côté, Mario Lavallée estime qu’un portefeuille qui comprendrait 5% de ce fonds pourrait rapporter gros au client. «Au point de vue financier, il est très bon. Mais est-ce que les gens vont vouloir investir dans des compagnies qui fabriquent des produits nocifs pour la santé ou qui font de la recherche pour mieux faire la guerre? C’est ça la réalité», commente-t-il.

Il suffit d’une visite sur le site vicefunds.com pour comprendre que ce fonds se spécialise dans des secteurs moins vertueux. L’image qui illustre le produit résume tout. Sur un fond noir, une cigarette, un verre à martini, une mire ainsi que deux dés attirent l’œil puisqu’ils sont présentés comme des produits défendus.

UN CONCEPT EN ATTIRE UN AUTRE

La conscience sociale des investisseurs s’est éveillée avec l’apparition de l’investissement responsable. Il n’y a pas si longtemps, les clients confiaient leur argent à leur conseiller sans lui poser de questions sur les activités des différentes sociétés qui composaient un fonds.

«Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mentionne Benoit Leclerc. Les gens posent beaucoup de questions et veulent s’assurer que leurs valeurs sont respectées dans leurs placements.»

Mais qu’est-ce qu’un fonds «du vice»? Aucune définition claire n’est apportée dans les documents de Mutuals.com pour qualifier les titres qui composent le nouveau fonds. Le promoteur se contente d’affirmer que les sociétés qui y sont regroupées sont toutes étiquetées socialement non responsables mais néanmoins légales. Soulignons cependant que l’industrie du sexe n’y est pas représentée. Donc, sans la création de fonds éthiques ou du concept d’investissement responsable, ces fonds du «péché» n’auraient probablement jamais vu le jour. C’est ce qui fait du Fonds du vice un produit original qui en intriguera plus d’un.

«C’est un beau coup promotionnel, commente Julie Hamel, analyste à la CVMQ. Mais tout est une question de valeurs. Quand les mormons choisissaient des domaines d’investissement pour faire fructifier leur argent au XVIIIe siècle, ils y allaient selon leur morale. C’est la même chose aujourd’hui avec les fonds éthiques.»

Mutuals.com est le premier promoteur à avoir à sa portée tous les investisseurs qui ont une conscience élastique. Reste à voir maintenant si d’autres emboîteront le pas pour offrir un meilleur produit, tout aussi «irresponsable».


• Ce texte est paru dans l’édition de novembre 2002 de Conseiller. Il est aussi disponible en format PDF.
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