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Affaires

Laurent Martin, chasseur de risques

18 mars 2013 | Ronald McKenzie

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Laurent Martin

Dans la série humoristique Les Bobos, le personnage d’Étienne Maxou est un « chasseur de tendances » bcbg qui sévit sur le Plateau Mont-Royal. Sa passion dans la vie : être à l’affût de ce qui « fera vibrer le Québec », comme il le prétend avec tant d’élégance.

Récemment embauché par l’Autorité des marchés financiers (AMF), Laurent Martin est lui aussi à l’affût, mais de choses plus sérieuses. « Mon rôle est d’identifier les grandes tendances macroéconomiques et financières mondiales, et de comprendre quels peuvent être leurs impacts pour les régulateurs des marchés », explique à Conseiller.ca le nouveau chef économiste à l’AMF, en poste depuis novembre dernier.

La vigie stratégique
La dernière crise financière mondiale a forcé les organismes de réglementation des pays industrialisés à prendre conscience du caractère potentiellement répétitif de ces chocs économiques. Si la planète l’a échappé belle en 2008-2009, rien ne garantit qu’on évitera la catastrophe la prochaine fois. « Les crises financières ont toujours existé et existeront toujours », constate M. Martin. Pour les régulateurs, l’enjeu est de réduire les probabilités d’entrer en crise et, lorsque celle-ci se manifeste, d’en diminuer l’intensité.

L’atteinte de cet objectif passe notamment par une vigie stratégique, soit une surveillance poussée des marchés et de leur encadrement. L’AMF avait défini cette priorité depuis un certain temps déjà et en a fait une orientation dans son Plan stratégique 2012-2017. En créant un poste de chef économiste pour diriger ce service et en lui adjoignant des ressources, elle est passée aux actes.

C’est ainsi qu’elle a retenu les services de Laurent Martin, 46 ans. Docteur en économie, diplômé de l’Université de Montréal et de l’Université du Maryland, ce Québécois d’origine, mais Montréalais d’adoption a fait ses classes entre autres au ministère des Finances du Québec, à la Caisse de dépôt et placement et à la Banque du Canada avant de se joindre à l’AMF.

Au point de vue hiérarchique, M. Martin relève de Jean Lorrain, directeur principal des affaires internationales et vigie stratégique. Le travail ne manque pas. Avec son équipe, actuellement en construction, M. Martin :

  • Scrutera les marchés à la recherche des « risques émergents qui peuvent se transformer en risques systémiques » qui peuvent avoir des effets perturbateurs sur l’ensemble du système financier.
  • Surveillera les développements réglementaires, tant à l’échelle nationale qu’internationale.
  • Verra à intégrer les informations provenant des différents secteurs qui relèvent de la compétence de l’AMF.
  • Préparera des documents d’analyse pour la haute direction de l’AMF et rédigera des bulletins de vigie afin de sensibiliser l’organisme à certains risques. « Notre efficacité d’intervention doit s’appuyer sur une compréhension commune des tendances et des risques que nous identifions », précise M. Martin.

Risque émergent, risque systémique
Cette notion de risque, particulièrement celle de « risque émergent », pique notre curiosité. Un exemple? Prenons la création de produits financiers sophistiqués, toujours plus complexes, souvent négociés hors Bourse. Les régulateurs à l’échelle mondiale s’affairent actuellement à établir des exigences réglementaires plus poussées afin de mieux encadrer les transactions de tels produits et de réduire les risques qu’ils présentent pour la stabilité financière.

Ces exigences entraînent une hausse de la demande pour du collatéral, c’est-à-dire des actifs de qualité qui servent à nantir ces transactions, notamment celles de produits dérivés. Cet accroissement de la demande risque-t-il de provoquer une rareté? Si oui, cela incitera-t-il les personnes à la recherche de collatéral à effectuer nombre de transactions pointues pour s’en procurer, comme des opérations répétées de swaps ou de prêts de titres? Cette chaîne de transactions aura-t-elle pour effet de fragiliser le système financier en cas de choc? Ce risque, aujourd’hui perçu comme étant émergent, peut-il se muer en risque systémique? Si oui, comment doit-on ajuster la réglementation pour limiter les dégâts advenant une crise?

Autre exemple : la persistance des faibles taux d’intérêt. Elle peut inciter les investisseurs à courir des risques excessifs. On peut les comprendre : ils cherchent à bonifier le rendement de leurs placements. L’ennui, c’est que cette quête du rendement « cause souvent des distorsions dans le prix des actifs et peut se transformer en bulles financières », note M. Martin. Ou encore, elle encourage la fraude dont sont victimes de plus en plus d’épargnants aveuglés par des pseudo-produits trop beaux pour être vrais.

« La gestion de ces risques pose d’importants défis aux régulateurs. En effet, avant d’adopter une réglementation, ils doivent mesurer l’impact que celle-ci aura sur la solvabilité des acteurs de l’industrie, les valeurs mobilières, la distribution des produits, les activités de surveillance des marchés, etc. », dit M. Martin. Qui plus est, les efforts pour mieux encadrer les marchés doivent être coordonnés à l’échelle internationale, vu leur haut degré d’interconnexion.

Voilà pourquoi est nécessaire la présence de l’AMF et d’autres régulateurs canadiens du secteur des valeurs mobilières à des instances comme l’Organisation internationale des commissions de valeurs. « Pour être réellement efficaces, nous devons avoir une vision intégrée de ce qui se passe dans le monde », signale M. Martin.

Pour l’heure, le chef économiste s’occupe à bâtir son équipe. Deux personnes l’épaulent directement actuellement, mais il compte en avoir quatre prochainement. Spécialités recherchées : expertise en analyse financière, connaissance en matière juridique et compétence en économie.

Il y a du pain sur la planche pour tout le monde. M. Martin ne demande pas mieux. « C’est très stimulant aux plans professionnel et personnel, lance-t-il. C’est un projet formidable! »

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