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Le casse-tête du multiple : Combien vaut votre entreprise?

20 février 2013 | Camilla Cornell | Commenter

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Pour l’entrepreneur qui envisage de vendre, il faut tout d’abord établir la valeur de la société. « Les hommes d’affaires connaissent la valeur de leurs REER et celle de leur maison, mais en ce qui concerne leur entreprise, l’information est généralement plus nébuleuse », constate Bruce Roher, associé et responsable des évaluations d’entreprises chez Fuller Landau LLP, à Toronto.

En fait, il n’existe pas de formule standard pour déterminer la valeur d’une entreprise. Toutefois, le principe de base est simple : ce qui intéresse les acheteurs, c’est le potentiel de bénéfice de votre société. En général, les évaluateurs définissent ce potentiel en forme de multiple du bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements (BAIIA), qui est révélateur de la probabilité future d’apport de liquidités, ou de la valeur du bénéfice (VB).

Apparemment, le choix d’appliquer ce multiple au BAIIA ou à la VB dépend à la fois de la nature et de l’envergure de l’entreprise évaluée, indique Michael Casey, expert en évaluation d’entreprise et associé du cabinet comptable Collins Barrow, à Halifax. Habituellement, on emploie le multiple du BAIIA si l’entreprise exige d’importantes dépenses en immobilisations (société manufacturière, par exemple). Un multiple du bénéfice convient mieux dans le cas de petites exploitations ou d’entreprises de services qui n’ont pas besoin d’un équipement considérable, car c’est un calcul légèrement moins complexe. Si la société n’est pas encore rentable, mais présente un excellent potentiel, les évaluateurs établissent le multiple des revenus/ventes plutôt que celui du bénéfice.

A priori fort simple, n’est-ce pas? Le BAIIA ou la VB x le multiple = la valeur de l’entreprise. Mais ce n’est que le point de départ, car les rentrées de trésorerie et les bénéfices antérieurs d’une société ne sont pas forcément représentatifs de ses résultats futurs. C’est pourquoi le multiple utilisé doit être ajusté en fonction du potentiel haussier ou baissier de l’industrie en question. Pour parvenir au nombre exact, les évaluateurs effectuent des calculs complexes intégrant la valeur de tous les biens (tangibles et intangibles) de la société et divers autres facteurs allant de la conjoncture économique en général au contexte de l’industrie. « Nous prenons en considération tous les aspects positifs et négatifs susceptibles d’affecter la capacité de la société à maintenir ses bénéfices futurs, explique M. Roher. Plus le risque est élevé, moins le multiple est important. C’est un rapport inversement proportionnel. »

Le principe de base

« Généralement, une société privée se vend avec un multiple de BAIIA de trois à cinq, note Rob Doran, expert en évaluation d’entreprise pour KPMG, à Calgary. Les variations dans cette fourchette dépendent de l’ancienneté de la société, de ses antécédents de croissance, de ses perspectives d’avenir et de la réputation de son industrie et de ses gestionnaires. Les sociétés qui se négocient à cinq fois le BAIIA sont généralement bien établies avec des bénéfices stables. Le multiple est plutôt de trois s’il s’agit d’une entreprise avec une courte feuille de route, car on peut émettre des réserves sur sa capacité à maintenir la cadence et poursuivre sur sa lancée », ajoute M. Doran.

Les sociétés qui se négocient à moins de trois fois le BAIIA présentent généralement des lacunes qui risquent de lui être fatales, par exemple être trop tributaires d’un seul client ou de leur propriétaire (si une analyse sérieuse indique qu’elles ne survivraient pas à son départ), précise M. Doran.

Le facteur « taille »

« Il est clair que l’envergure est un atout qui avantage le multiple, remarque M. Doran. De nombreuses raisons sous-tendent cet atout, dont le fait que les grandes entreprises sont dotées d’une gestion plus approfondie et sont plus diversifiées en matière de produits, de services et de présence géographique (ce qui réduit le risque). En outre, plus une société est importante, plus les banques sont enclines à lui ouvrir leurs portes, lui procurant ainsi une source de capital en cas de besoin », ajoute M. Doran.

Alex G. Shteriev, représentant de la firme torontoise Beacon Corporation, Brokerage, confie que pour les sociétés de tous les secteurs dont il a assuré la négociation en 2010 – et qui valaient moins de cinq millions de dollars en majorité – le multiple moyen était de 3,62 fois le BAIIA, et ces entreprises ont été sur le marché un peu moins de sept mois. Les petites entreprises exploitées par leur propriétaire, qui comptent entre un et dix employés, sont le facteur baissier de cette moyenne. « Il leur faut trouver un acheteur qui désire simplement gagner sa croûte en étant son propre patron, explique M. Shteriev. Dans leur cas, on ne parle pas de BAIIA, mais plutôt de revenus discrétionnaires du vendeur, car le propriétaire d’une petite imprimerie, par exemple, veut essentiellement savoir quelle rémunération annuelle il pourra en retirer. »

Plus haut sur l’échelle, les sociétés qui valent entre cinq et dix millions de dollars se négocient entre cinq et sept fois le BAIIA, selon Sondra Stewart, CPA, principale professionnelle comptable chez Stewart Business Valuations inc., à Toronto. « Tout repose sur le caractère cessible de l’exploitation. Une société de logiciels évolutive pourrait atteindre un multiple de dix si on trouve le bon acheteur. »

Le facteur « industrie »

Le type d’industrie entre également en ligne de compte. Le multiple est supérieur si la société exerce dans une industrie en plein essor plutôt qu’une industrie en pleine maturité. Dans le même ordre d’idées, si le risque inhérent à une industrie est plus important, comme dans le cas des produits de base, le multiple est inférieur à celui, par exemple, d’une société de services publics, un secteur souvent réputé plus sûr pour les investissements. Les experts en évaluation d’entreprise suivent les fluctuations des multiples dans chaque industrie, affirme M. Roher. « Si l’opération porte sur une imprimerie commerciale, par exemple, nous nous renseignons sur les multiples qui prévalent pour des sociétés semblables, tout comme un agent immobilier vérifie les prix des propriétés du voisinage avant d’établir le prix d’une maison à vendre », explique-t-il.

Par ailleurs, la conjoncture du marché peut attiser la demande envers les sociétés d’un secteur et se répercuter sur le multiple. « À l’heure actuelle, le secteur alimentaire a le vent dans les voiles, surtout parce qu’il est plus étanche à la récession, déclare M. Roher. Les sociétés reliées aux médias semblent également davantage convoitées par les acheteurs. » En revanche, les exploitations axées sur un créneau spécialisé sont moins populaires auprès des acheteurs et le multiple s’en ressent.

Le facteur « synchronisme »

Sans trop se tromper, on pourrait dire que le facteur déterminant dans l’établissement de la valeur des sociétés, ces dernières années, a été le momentum. En 2007, alors que le crédit était aussi abondant que les investisseurs privés, quiconque voulait vendre avait de fortes chances de conclure une bonne affaire. Mais après la débâcle de fin 2008 et de 2009, les acheteurs se sont considérablement raréfiés.

« Quand le monde de la finance s’est écroulé, les groupes d’investisseurs privés ont massivement dû rester en coulisses, déclare M. Doran. Leur méthode consiste généralement à user de l’effet de levier et à obtenir le maximum de financement en fonction de l’actif d’une société. Toutefois, quand les banques rebutent à faire crédit, cette stratégie tombe à plat. » Les statistiques confirment bien cette déclaration : à l’échelle mondiale, le nombre de ventes d’entreprises a chuté de 34 % de 2007 à 2008, et a fait un nouveau plongeon de 24 % en 2009, selon l’analyste de services bancaires d’investissement Dealogic.

Cette conjoncture n’a sans doute pas fait de cadeau aux vendeurs qui s’y sont aventurés, estime M. Doran. « Malgré l’absence de données spécifiques sur le marché canadien, la plupart des experts en évaluation d’entreprise pensent que la valeur estimée des sociétés (qu’elles aient été vendues ou pas) a diminué de 25 % à 30 % au minimum. »

Mme Stewart ajoute que le climat du marché a changé pendant la débâcle. Il était dominé par des chasseurs d’aubaines dont les offres renvoyaient le risque dans le camp du vendeur. « Nous avons assisté à une augmentation du nombre de contrats avec clause de capacité de gains. Dans ce genre d’opérations, l’acheteur offre cinq millions de dollars, par exemple, mais seulement un million de dollars sur-le-champ. Le solde n’est versé ultérieurement que si la société respecte ses projections de bénéfice pendant les cinq prochaines années. »

Mme Stewart note que ce contexte impitoyable s’est adouci au cours de la dernière année. « L’activité de fusions/acquisitions s’est nettement intensifiée et les acheteurs rechignent moins à y mettre le prix si la transaction est stratégique. » Les résultats préliminaires de Dealogic révèlent une hausse notable de 13 % des opérations à travers le monde, et les propriétaires qui ont eu la sagesse de ne pas vendre en 2008 vont aujourd’hui de l’avant.

De l’avis de M. Shteriev, si les multiples ont repris du poil de la bête, ils demeurent quelque peu anémiques par rapport à ceux de l’âge d’or qui a précédé la débâcle de 2008. « Je connais une société qui a perdu un client important pendant la crise et elle peine à remonter la pente. Il faudra peut-être abaisser son multiple. »


Camilla Cornell est rédactrice pigiste à Toronto, deux fois lauréate du National Magazine Award.

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