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L’économie de la violence

14 août 2014 | Bruno Geoffroy | Commenter

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Vieillissement de la population, progrès technique en berne et rareté de l’épargne, ces pressions modifient le cours de l’économie mondiale. Dans son livre Un monde de violences, Jean-Hervé Lorenzi explore ces nouvelles contraintes qui pèsent sur l’avenir des sociétés humaines et s’ajoutent à l’explosion des inégalités, à la financiarisation et la délocalisation des entreprises. Depuis Paris, l’auteur a répondu aux questions de Conseiller.ca.

Conseiller.ca : Le titre de votre livre, « Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030 » est pour le moins pessimiste. L’augmentation des violences est-elle inéluctable dans les 15 années à venir?

Jean-Hervé Lorenzi : Les problèmes démographiques, énergétiques, de délocalisation et les difficultés de régulation de la finance sont des sujets qui, pris isolément, peuvent bouleverser le monde. C’est d’autant plus vrai s’ils sont pris dans leur ensemble. Aujourd’hui, les économistes et politiques occidentaux sont confrontés à des mondes dont ils ne savent plus comment ils vont fonctionner. Et, dans ces moments-là, il y a toujours beaucoup de tensions, de violences sous-jacentes, car il n’y a plus de référence. L’Histoire nous l’indique : c’est une période dangereuse. Elle fait suite à la difficulté d’imaginer un monde nouveau à partir de la crise de 2007. Après 2007, il y a eu deux utopies : l’utopie de la gouvernance mondiale et celle de la régulation de la finance. Ni l’une ni l’autre n’ont été mises en œuvre, elles sont restées des utopies.

C.ca : Selon vous, la révolution cybernétique (diffusion de l’ordinateur et invention d’Internet) n’est pas une révolution industrielle comme ce fut le cas avec l’électricité ou le moteur à combustion. Vous parlez même de « grande panne du progrès technique ». Quelles sont les causes d’un tel ralentissement? Est-il annonciateur de futures guerres économiques entre pays qui sauront résoudre l’équation technique et ceux qui ne le pourront pas?

J.-H. L. : En réalité, les grandes révolutions industrielles bouleversent à la fois la nature de la consommation et la manière de produire les objets avec des gains en productivité gigantesques. Même si Internet est important, on ne constate pas aujourd’hui de gain de productivité dans les pays occidentaux. Votre tablette vous sert à regarder des séries ou à acheter votre billet d’avion sur Internet par exemple, mais cela n’a pas changé la nature même de la consommation. Cela n’a pas changé la face du monde comme ont pu le faire l’électricité et la machine à vapeur. Les modes de distribution ont été modifiés (achat sur Internet), les modes de consommation, eux, n’ont pas varié. On a l’impression d’avoir beaucoup progressé, mais en réalité, pas tant que ça. Le jour où on saura stocker de l’énergie, où on aura réellement des voitures électriques sur les routes, on changera de monde.

Dès qu’un grand choc technologique se fera sentir, il y aura une bataille de pouvoir entre pays. Cela a toujours été le cas dans l’Histoire. Mais avant cette étape, nous vivrons une période de tensions où l’on observera la montée des populismes et des intégrismes. En Europe, c’est déjà évident.

« La malédiction du vieillissement »

C.ca : Dans votre livre, le chapitre 2 s’intitule La malédiction du vieillissement. Pourquoi ce vieillissement de la population donnera-t-il lieu à des tensions entre générations, à des « conflits »?

J.-H. L. : Pour trois raisons. La première : la santé et la retraite coûtent cher aux sociétés. La seconde : les sociétés vieillissantes sont peu innovatrices et exacerbent l’envie des jeunes. Nous aurons besoin de beaucoup investir dans les années qui viennent si nous voulons voir se rapprocher cette période de révolution industrielle. Et, dans les faits, l’argent et le patrimoine sont dans les mains des plus de 60 ans (NDLR vrai pour tous les pays de l’OCDE), des gens qui ont une aversion au risque et n’ont pas envie d’investir. Nous avons un problème de rareté de l’épargne utile, celle qui permet de prendre des risques.

C.ca : Dans votre livre, vous identifiez la raréfaction de l’épargne, traditionnel carburant de l’économie, comme l’une des nouvelles contraintes susceptibles de déterminer la trajectoire de l’économie mondiale. Quelles sont les conséquences d’un manque d’épargne disponible? 

J.-H. L. : Prenez le cas des États-Unis. Toute une partie du financement de l’investissement s’est fait grâce à l’épargne mise à disposition par les pays émergents, notamment la Chine. Ce phénomène va diminuer au fur et à mesure que les classes moyennes de ces pays vont consommer plus et disposer de moins d’épargne. À terme, l’épargne utile, prête à prendre des risques, sera plus rare. Les États ou les collectivités devront alors accepter de partager les risques et/ou de stimuler très fort fiscalement toute l’épargne afin de pouvoir investir. En Europe, le besoin en investissements est de 2000 milliards d’euros que ce soit pour les technologies, les autoroutes, les universités, les hôpitaux, etc. Personne ne prendra ce risque s’il n’est pas garanti. Deux possibilités : soit c’est le déclin, car on n’investit pas assez, soit c’est le retour de l’État.

« Tout le contrat social d’après-guerre est en train d’exploser. »

C.ca : Aujourd’hui encore, les inégalités de revenus sont telles que les classes moyennes continuent de s’endetter pour se maintenir à flot. En 1928 comme en 2007, 1 % des Américains détiennent 23 % des revenus. Pourra-t-on y remédier un jour?

J.-H. L. : Je ne crois pas. Il est anormal de trouver des chiffres comme en 1928. Dans tous les pays développés, les 1 % les plus riches se délocalisent (sauf aux États-Unis où ils risquent de perdre la citoyenneté) pour ne pas payer trop d’impôts. Tout le contrat social d’après-guerre est en train d’exploser. Quant à réduire les inégalités, c’est un problème politique. Ce qui est sûr, c’est que si elles continuent à se creuser au même rythme, cela va mal finir dans les 10 ou 15 prochaines années.

C.ca : Selon vous, comment pourra-t-on éviter ce que vous qualifiez de grande crise du 21e siècle? 

J.-H. L. : Je pense qu’il faut essayer de séparer la finance utile, dédiée à la croissance économique et à la production de richesse, de l’industrie financière qui est déjà autonome. Il faudra aussi réinventer des modèles de finances de partage de risques et résoudre un problème majeur : nourrir 2 milliards de personnes de plus en 2050. Or, 70 % des terres arables sont en Afrique. Financer la recherche de l’eau est incontournable.

Le livre, écrit en collaboration avec Mickaël Berrebi, est paru en juillet 2014.
Un monde de violences : l’économie mondiale 2015-2030, Eyrolles

 

 

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