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Lectures : chronique d’un désastre financier annoncé

14 février 2014 | Emmanuelle Gril | Commenter

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On n’est pas sorti du bois, loin de là… Tel pourrait être le message de François Morin, si on le simplifiait à l’extrême. Ce diagnostic, qui tient en 120 pages, donne froid dans le dos, mais pousse aussi à réfléchir. Et s’il fallait se débarrasser de la finance avant qu’elle ne se débarrasse de nous? Entrevue avec l’auteur.

Le constat de François Morin claque comme un coup de fouet : la crise financière de 2007-2008 n’était qu’un avant-goût de ce qui nous attend. « La prochaine sera un véritable cataclysme, ce sera épouvantable », prévient-il d’un ton posé, en entrevue depuis sa résidence toulousaine, en France.

Professeur émérite de sciences économiques à l’Université de Toulouse, François Morin a également été membre du conseil général de la Banque de France pendant neuf ans. C’est dire si sa crédibilité est à toute épreuve. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Le nouveau mur de l’argent (Seuil, 2006), on le considère comme l’un des rares économistes à avoir vu venir la dernière crise.

Malgré ses sombres prévisions, il n’estime pas être un pessimiste de nature, plutôt un réaliste. Il considère toutefois qu’il faut arrêter de jouer à l’autruche, visant en particulier les hommes politiques qui, selon lui, sont dans le déni et s’obstinent à ne pas vouloir regarder les choses en face. « Un grand courage politique serait nécessaire pour prendre le taureau par les cornes », constate-t-il. Et manifestement, le courage manque.

La crise des dettes souveraines

Pourquoi, selon François Morin, allons-nous sombrer à nouveau dans le marasme financier? C’est simple : les facteurs qui ont causé la dernière crise sont encore bien présents et, qui plus est, les États sont désormais écrasés par une monstrueuse dette publique qui les empêchera de voler au secours des banques et de l’économie lorsqu’elles couleront à pic.

« Ce surendettement est directement lié à la crise de 2007-2008. Pour en sortir, les États ont recapitalisé ou nationalisé les banques afin d’éviter qu’elles ne fassent faillite, et ils ont aussi mis en place des mesures de soutien à l’économie », explique-t-il. Résultat : après s’être saignés aux quatre veines, les gouvernements sont exsangues et lourdement endettés. Tous les éléments d’un cocktail explosif sont donc réunis : énorme déficit budgétaire, croissance économique faible, hausse des impôts et politique d’austérité pour réduire les dépenses.

« On parle aujourd’hui d’une dette publique insoutenable qui s’aggrave d’année en année. Dans la zone euro, elle va bien au-delà de 90 % si l’on considère la proportion dette/PIB. Nous sommes dans une véritable “bulle” des dettes souveraines », souligne M. Morin.

Qu’est-ce qui fera éclater cette bulle? Plusieurs causes sont possibles, en premier lieu le défaut de paiement d’un État. On l’a vu par exemple en septembre dernier aux États-Unis, quand il a fallu relever le plafond de la dette et que l’on est passé bien près de la catastrophe.

Le défaut de paiement d’une grande banque pourrait aussi faire s’effondrer le système financier comme un château de cartes. « Plusieurs sont en difficulté actuellement, car elles ont beaucoup d’actifs toxiques dans leur bilan », indique François Morin.

Si la bulle éclate, il y aura des répercussions immédiates sur le marché financier mondial, notamment une crise du crédit généralisée. « Les grandes banques cesseront de prêter aux ménages, aux autres institutions financières et même aux États. Ce qui aura un effet désastreux sur la croissance, engendrera du chômage, entraînant ainsi de graves répercussions sociales et politiques », poursuit-il. Seule lumière dans cette grande noirceur : à la faveur de cette instabilité, les États pourront racheter les grandes banques pour un dollar symbolique, et ce faisant, effaceront leur dette souveraine.

On pourrait souhaiter que cette crise, qui permettrait aux gouvernements de reprendre le contrôle de leurs finances, arrive. « Mais elle sera gravissime, prévient François Morin, et des montées de nationalisme et d’extrémisme en résulteraient probablement. L’histoire l’a démontré : d’une grande crise peut naître un Roosevelt, mais aussi un Hitler… »

Peut-on s’en sortir?

Éviter cette crise suppose une prise de conscience et une action immédiate, estime M. Morin. « La solution passe par l’organisation d’une grande conférence internationale où l’on mettrait sur la table les causes de la dernière crise financière », dit-il. Selon lui, ces causes sont la libéralisation des taux de change, celle des taux d’intérêt et enfin celle des mouvements de capitaux, mesures mises progressivement en place à partir des années 1970. « Cette triple libéralisation a entraîné la création de produits financiers dérivés très toxiques, qui ont à leur tour engendré la crise de 2007-2008 », précise-t-il.

Autrement dit, il est impératif que les États récupèrent leur souveraineté quant à la création et la gestion de la monnaie, souveraineté qu’ils ont abandonnée aux mains des banques centrales, mais surtout des banques commerciales.

Pour éliminer la spéculation et assurer la stabilité, il avance aussi l’idée d’une monnaie commune, mais pas unique, à laquelle tous les pays pourraient se référer.

François Morin préconise en fait de nouveaux accords économiques du type de ceux signés à Bretton Woods en 1944. Ces derniers ont jeté les bases de l’organisation monétaire mondiale et permis d’assurer un équilibre financier pendant 30 ans.

« Mais un nouveau Bretton Woods n’est manifestement pas à l’ordre du jour. Car si plusieurs pays ont tenté d’amener la question d’une réforme du système monétaire lors des réunions du G20, cela a toujours été rejeté, notamment par les États-Unis qui souhaitent que le dollar conserve sa position de monnaie de référence internationale », déplore M. Morin.

Et puis avant d’en arriver à ces accords historiques de 1944, souligne-t-il, le monde a traversé la terrible crise de 1929 et deux guerres mondiales qui ont causé 250 millions de morts. « C’est ce qu’il a fallu avant que les dirigeants décident enfin de s’asseoir autour de la table. Je crains qu’il nous faille encore traverser un cataclysme avant que quelque chose ne soit fait dans ce sens… », conclut-il.

La grande saignée. Contre le cataclysme financier à venir, François Morin, Lux, 2013, 120 pages, 12,95 $.

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