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Épargne

L’épargne : Pas sexy, mais toujours nécessaire

21 janvier 2013 | André Giroux | Commenter

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« Poser ces questions, c’est analyser le comportement des investisseurs au cours des dix dernières années », répond Fabien Major, conseiller en sécurité financière chez Major gestion privée.

« Aux États-Unis, poursuit-il, l’épargne est en train de renaître de ses cendres. Le taux d’endettement a beaucoup diminué. Au Canada, par contre, nous faisons face à un problème encore plus grave qu’avant 2007, période où les Américains sombraient dans l’exubérance de la consommation de masse, ce qui a entraîné la bulle spéculative que l’on a connue, avec ses conséquences. »

On le sait, l’immobilier était au cœur de cette bulle, mais aussi un paravent à un mal plus profond. « Aux États-Unis, énonce Fabien Major, avec l’accès à la propriété et le refinancement hypothécaire, la consommation discrétionnaire et celle de produits de luxe ont gonflé. Lorsque tout cela a lâché, l’économie a fortement ralenti. Les Américains qui ont fait faillite ou qui ont connu une situation très précaire ont dû se remettre à l’épargne. »

« Les Canadiens devront s’y remettre tôt ou tard, affirme le conseiller. Nous avions auparavant le réflexe d’épargner de 5 % à 10 % de nos revenus. Ce réflexe est malheureusement disparu. On dépense aujourd’hui beaucoup plus que ce que l’on gagne. C’est pourquoi le gouvernement a lancé le compte d’épargne libre d’impôt (CELI), à l’instar de la Grande-Bretagne. L’État s’est aperçu que lorsqu’on a un mécanisme prônant l’épargne à l’abri de l’impôt, les citoyens prennent l’habitude d’épargner. »

« Certaines personnes sont nostalgiques quant aux rendements d’autrefois, déplore Daniel Laverdière, expert Conseil à la Banque Nationale Gestion privée 1859. Or, compte tenu de l’inflation, les rendements d’hier n’étaient pas nécessairement plus rentables que ceux d’aujourd’hui. Les détenteurs de REER de 500 000 $ l’ont obtenu par des dépôts beaucoup plus que par le rendement, à moins de miser sur le marché spéculatif, avec les risques que cela comporte. »

« À cause de la mondialisation, de l’instabilité et de la fragilité économiques, il est plus que temps d’épargner, clame Fabien Major. Les emplois ne sont plus aussi sûrs qu’autrefois et nous n’avons pas le choix de prévoir un fonds d’urgence. À l’époque des emplois traditionnels, un fonds d’urgence de trois à six mois pouvait suffire, joint à l’assurance individuelle, l’assurance invalidité et l’assurance emploi. Cette dernière n’est plus aussi généreuse que dans le passé, ce qui oblige à une épargne individuelle et à la diversification des investissements afin de faire face aux coups durs. »

Fabien Major suggère trois tiroirs : un fonds de prévoyance à court terme, un pour les projets à moyen terme et un en prévision de la retraite.

« L’épargne n’est pas à la mode, mais elle constitue plus que jamais une nécessité, souligne le conseiller en sécurité financière. Le CELI est bien adapté à l’épargne pour les projets à court terme. Quant au Régime des rentes et à la Pension de sécurité de la vieillesse, elles ne suffisent pas à assurer une retraite convenable. »

Dans un article paru dans le magazine Maclean’s en septembre 2011, les journalistes Jason Kirby et Chris Sorensen écrivaient : « Dans l’environnement actuel, où les banques centrales ont poussé les taux d’intérêt à des niveaux anormalement bas et où les politiques économiques encouragent la consommation sur l’économie, la dynamique de risque et de récompense a été sévèrement déformée. »

Fabien Major nuance ces propos. « Les politiques économiques actuelles encouragent la consommation, mais il appartient à chacun de nous de faire ses choix, rétorque-t-il. Le phénomène de consommation provient davantage d’un contexte social que politique ou issu d’une banque centrale. Cette culture de consommation fait en sorte qu’on obtient tout très rapidement. La propagation de nouveautés par les réseaux sociaux provoque de faux besoins, qui naissent rapidement. »

« Les politiques de la Banque centrale, continue le conseiller, ne constituent pas un impératif à la consommation. Elles constituent certainement une mesure incitative à l’accès à la propriété, mais cela ne signifie pas de la meubler de toutes sortes d’objets inutiles. »

Quant au crédit, il n’est pas aussi accessible qu’on le croit. Quiconque rembourse tardivement le solde de ses cartes de crédit en prend rapidement conscience. « Le crédit qui n’est ni facile ni abordable, rappelle le conseiller, comme le prouve le crédit à la consommation qu’offrent les cartes des grands magasins et des institutions financières. Elles comportent encore aujourd’hui des taux très élevés, prohibitifs selon moi, de plus de 20 % par année. »

« Les mesures incitatives des politiques économiques et des banques centrales ne sont pas rendues au crédit à la consommation, constate Fabien Major. La seule mesure incitative qu’apportent les banques centrales, c’est celui des marges hypothécaires, dont on se servait autrefois pour la consolidation de dettes. Aujourd’hui, nous nous apercevons que l’endettement hypothécaire est élevé, mais celui des cartes de crédit aussi. »

Le taux d’intérêt sur les cartes de crédit devrait être plafonné, revendique le conseiller en sécurité financière. « Malheureusement, poursuit-il, ce n’est pas avec un gouvernement très peu interventionniste que cela se fera. Le gouvernement devrait interdire de vendre du crédit à un taux supérieur à quatre fois le taux préférentiel. Ainsi, si le taux de la Banque du Canada est de 1 %, le taux préférentiel dans les banques atteint 2 %. Le plafond sur les cartes ne devrait pas dépasser 8 %. Ce type de réforme comporterait l’avantage de soulager les familles. »

L’immobilier a la cote, est-ce à raison?
Face à la morosité des marchés de placement traditionnel, devrait-on se tourner vers l’immobilier ? Fabien Major considère que non. « Au Canada, estime-t-il, le marché de l’immobilier atteint un point neutre. Il a atteint le sommet de la montagne avant de descendre sur l’autre versant. Le signe annonciateur de cela, c’est la diminution de 30 % des ventes de maisons à Vancouver. Le vent de revirement de situation du marché immobilier viendra de l’Ouest canadien. Quand l’économie se raffermira un peu et que l’on sentira poindre l’inflation, la Banque du Canada haussera ses taux. Le marché de l’immobilier reculera surtout là où il a le plus augmenté. Dans les villes où le coût et les ventes de maisons ont le moins augmenté, on constatera une légère baisse ou une stabilité. »

« Acheter une maison constitue une dépense, estime Fabien Major. Beaucoup de gens confondent en se disant « Étant donné que mes REER n’obtiennent pas de bons résultats, je vais tout concentrer sur la brique parce que le marché a atteint de très bons résultats ces dix dernières années. » Voilà une mauvaise stratégie. Elle ne tient pas compte des variations, de la volatilité et du réel marché de l’immobilier sur une longue période. »

Suggère-t-il à ses clients d’acheter une propriété ou de louer un logement ? « Je m’enquiers de leur choix de vie, de ce avec quoi ils se sentent le plus à l’aise. Mais je tente de leur faire comprendre que s’ils placent toutes leurs billes dans l’achat d’une maison, ils immobilisent leurs actifs dans la brique. Or, on ne peut vendre un garde-robe quand on a besoin de 3000 ou de 4000 $. Avec un placement, on peut transformer une partie de ses actifs en argent liquide sans remettre en cause tout son plan financier. Le besoin de liquidité, c’est le risque le moins considéré par les personnes qui investissent massivement dans l’immobilier. La liquidité offre la possibilité de se départir d’un placement rapidement et d’obtenir en 24 heures l’argent dont on a besoin. Une personne qui place tout dans l’immobilier est coincée parce qu’elle doit frapper à la porte de la banque pour rouvrir son hypothèque ou carrément vendre sa propriété. Quand je vois un client qui a l’intention de tout investir dans l’immobilier, je tente de lui faire comprendre la sagesse de la diversification de son patrimoine. »

« Je ne voudrais pas que ma retraite soit uniquement basée sur le prix de ma maison, affirme Daniel Laverdière. Si je dois vendre pour manger, je ne suis pas plus avancé. Quand la maison finit par être payée, il ne s’agit pas de s’en acheter une plus grosse. C’est écrit dans le ciel que l’on doit alors récupérer ses droits de REER et y investir les montants que l’on consacrait au paiement hypothécaire. »

De plus, le marché de la propriété est coûteux à Montréal, affirme Fabien Major, étude à l’appui. « Selon Demographia, une firme internationale d’études des politiques publiques, la cherté d’un marché immobilier dépend principalement de la moyenne des revenus d’une agglomération. Lorsque le coût moyen d’une maison dépasse trois fois la moyenne des revenus, on observera un marché inabordable. À Montréal, on est au-dessus de cinq, soit un marché « sévèrement » inabordable. » Cette même étude mentionne un marché favorable à Saguenay et à Trois-Rivières.

Fabien Major a comparé le rendement d’un placement équilibré investi sur 30 ans avec un placement immobilier. « J’ai constaté une très grande différence à la fois au plan fiscal et des frais inhérents à l’achat d’une propriété, dont l’entretien et la rénovation. On peut trouver des placements sur une très longue période qui atteignent un rendement de 6,5 %. Dans l’immobilier, il est de 3 %. »

Gestionnaire de portefeuilles à Orientation finance, William André Nadeau partage l’analyse de Fabien Major. « Au Canada, estime-t-il, on constate une surévaluation de 15 % du marché immobilier, alors qu’il s’agit d’une sous-évaluation de 15 % aux États-Unis. Chez nos voisins du sud, on a constaté une perte de 30 % de la valeur des maisons entre le sommet et le creux. Au Canada, on constate un dégonflement de la valeur des résidences à Vancouver, mais pas à Toronto ni à Montréal. »

« Si on épargne par l’immobilier, poursuit William André Nadeau, ce qui a la faveur populaire actuellement, c’est que les investisseurs ont connu une belle expérience depuis cinq à dix ans. La plus-value était forte. Or, dans une optique d’épargne, il vaudrait peut-être mieux louer que d’acheter actuellement, à moins de chercher dans un créneau particulier de très petits condos de 350 à 400 pieds carrés. La plus-value y est encore possible. À Vancouver, les prix baissent actuellement. À Montréal, on parle plutôt d’un plafonnement d’appréciation. Autrement dit, il ne serait pas étonnant qu’un acheteur ne perçoive aucune plus-value au cours des cinq prochaines années. »

« L’immobilier constitue une catégorie d’actifs parmi d’autres, affirme Éric Brassard, planificateur financier chez Brassard Goulet Yargeau, mais elle est risquée étant donné le moment où on est rendu dans le cycle. »

« Quant à l’achat d’une maison, insiste-t-il, elle implique 1000 choses d’ordre qualitatif qui n’ont aucun lien avec les placements. Ce n’est pas comme choisir entre des actions de Bell ou de la RBC. Il est à mon avis malhabile de mélanger les choix de placement et ceux de l’acquisition d’une résidence. »

Où investir?
Le faible rendement sur ses placements provient parfois de mauvais choix de l’investisseur, estime Fabien Major. « Il se sent incapable de conserver ses placements lors d’une mauvaise période, alors il vend. Il gardera en mémoire que ses placements sont mauvais, mais oubliera qu’il a vendu dans le pire temps. Les investissements réguliers mensuels demeurent payants quand ils sont diversifiés entre les obligations et les marchés boursiers », plaide Fabien Major.

« Or, beaucoup d’épargnants n’établissent pas leur profil d’investisseur », déplore le conseiller. Beaucoup ont acheté un certificat de placement garanti moins de 48 heures avant la fin de la période de contribution à un REER pour bénéficier d’une déduction fiscale. Ils éparpillent leurs fonds canadiens boursiers à la Banque Royale, un autre chez Investors, un troisième chez Trimark. Ce n’est pas cela diversifier ses placements. Ce genre de placement ne repose sur aucun plan, ni aucune analyse. »

William André Nadeau souligne l’avantage du marché des actions. « Il offre beaucoup de potentiel parce que c’est lui qui est déprimé. Le ratio cours/bénéfice moyen, mesure du prix de la Bourse, est depuis 50 ans de 16,4 fois aux États-Unis et au Canada. Or, il a atteint 13,5 à 14 fois ces récentes années. Cela signifie que le marché des actions offre des aubaines, comme le marché immobilier américain actuellement. Sur un horizon de cinq ans, je serais plus porté à investir dans des actions. Or, c’est là que les gens ne veulent pas investir actuellement, en raison d’un marché chancelant au cours des dix dernières années. Pourtant, au cours des cinq prochaines années, ce marché devrait fournir un rendement de 5 % si l’on est pessimiste, et 10 % si l’on est réaliste. »

Quoi qu’il en soit, « la baisse attendue des taux de rendement signifie qu’il faudra épargner davantage pour maintenir son train de vie à la retraite », conclut Éric Brassard.

 

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