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Les femmes gèrent mieux les fonds spéculatifs

19 février 2014 | Rémi Maillard | Commenter

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L’univers des fonds d’investissement spéculatifs reste un monde très majoritairement masculin. Dommage pour les investisseurs, regrette Whitney Tilson dans le New York Times, car les firmes dirigées ou détenues par des femmes obtiennent souvent de meilleurs résultats.

Directeur associé de la firme spécialisée en hedge funds Kase Capital Management, qu’il a créée il y a plus de 15 ans, Whitney Tilson s’étonne de cette anomalie : « C’est un peu comme si les gens de haute taille étaient très fortement sous-représentés dans le championnat de la NBA! »

Pour tenter de trouver une explication à cette sous-représentation, le financier a interrogé une consœur, analyste principale dans un fonds d’investissement réputé. Celle-ci a accepté de lui répondre. À condition toutefois de conserver l’anonymat, car « les femmes qui soulèvent ce genre de question ont tendance à être calomniées et deviennent souvent incapables de travailler ».

Aversion au risque
Ses réponses (en anglais) sont révélatrices de l’état d’esprit machiste qui règne dans certains milieux de la finance.

D’abord, explique-t-elle, les femmes ont été plus nombreuses en proportion que les hommes à être licenciées au moment de la crise de 2008. La plupart ont fini par quitter le monde des affaires, soit parce qu’elles n’ont pas trouvé un nouvel emploi, soit parce que le salaire qu’on leur proposait était inférieur de moitié, voire davantage, à ce qu’elles gagnaient auparavant.

Dans de telles conditions, il faut « vraiment être amoureux de ce travail pour continuer », juge l’analyste. « Surtout si vous pouvez gagner autant d’argent que ce qu’on vous offre désormais, mais en faisant un job moins stressant, en travaillant moins longtemps et en ayant des horaires plus flexibles pour s’occuper des enfants. »

Quant aux bonnes performances des fonds dirigés par des gestionnaires féminines, elles seraient dues en partie à « une aversion au risque, sociologique et peut-être biologique, chez les femmes », estime-t-elle.

« Un objet d’amusement »
Une étude du cabinet américain Rothstein Kass va dans le même sens. Intitulée Women in Alternative Investments: A Marathon, Not a Sprint, elle a été publiée en décembre dernier.

Rothstein Kass, qui a interrogé 440 salariées travaillant dans la gestion alternative à l’automne 2013, a constaté que seules 15 % des firmes sont dirigées ou détenues par des femmes. Le tableau n’est pas plus reluisant dans les niveaux hiérarchiques inférieurs des compagnies : 42 % des gestionnaires interrogées affirment que tous les associés au sein de leur firme sont des hommes et, dans 39 % des cas, il n’y a aucune femme dans le comité d’investissement.

Pas vraiment étonnant quand on lit certains témoignages publiés dans l’étude. « Cette industrie est gérée comme un cercle sportif, dans le meilleur des cas, voire comme une salle de vestiaire », déplore l’une des répondantes. Dans ces conditions, observe-t-elle, « il est difficile d’être vu comme autre chose qu’un objet d’amusement ». Sa conclusion? « Les femmes ne sont tout simplement pas prises au sérieux. »

De son côté, une autre de ses collègues constate que, dans plusieurs firmes dirigées par des hommes, le personnel féminin est « typiquement cantonné à des tâches de marketing, ce qui renforce les stéréotypes ».

Enfin, beaucoup de gestionnaires féminines interrogées affirment se sentir exclues de ce qu’elles jugent être un « réseau de vieux copains ». Et elles parlent de « moyens subtils par lesquels les femmes sont invitées à laisser tomber le milieu de la finance ».

De meilleurs résultats
Côté performances, Rothstein Kass a passé au crible les quelque 80 fonds spéculatifs détenus ou dirigés par des femmes. Ses conclusions sont sans appel : entre janvier 2007 et juin 2013, ceux-ci ont dégagé une rentabilité de 6 %. Un tour de force quand on sait que, sur la même période, l’indice qui mesure le rendement du capital investi du secteur, le HFRX Global Hedge Fund Index, a reculé de 1,1 %.

« Nos recherches démontrent que les fonds dirigés ou détenus par des femmes ont continué d’enregistrer de meilleures performances, y compris durant la dernière période, qui a été difficile pour beaucoup de fonds d’investissement alternatifs », indique Meredith Jones, directrice de l’Institut Rothstein Kass, le groupe de réflexion de la firme.

La raison? « Les femmes perçoivent le risque de manière différente que les hommes et elles ont tendance à gérer les portefeuilles de leurs clients en conséquence. »

D’après Meredith Jones, les gérantes de fonds seraient aussi moins « suiveuses » que les hommes, plus patientes, plus prudentes et davantage sensibles à certains signaux en matière de risque-rendement. Globalement, elles seraient en outre plus enclines à se projeter dans la durée que leurs homologues masculins.

Prise de risque + stress = danger
Un constat qu’avait déjà fait l’ex-trader John Coates, aujourd’hui chercheur en neurosciences à l’Université de Cambridge (Grande-Bretagne).

Dans un livre publié en 2012, The Hour Between Dog and Wolf. Risk Taking, Gut Feelings and the Biology of Boom and Bust (non traduit en français), cet ancien employé de Goldman Sachs et de la Deutsche Bank explique comment la prise de risque et le stress transforment la chimie au sein de notre organisme, ce qui peut mener à un excès de confiance en soi et à la prise de décisions irrationnelles.

Curieusement, malgré les meilleurs résultats obtenus par des gestionnaires féminines, les trois quarts des investisseurs américains ne prévoient pas se tourner davantage vers des fonds détenus ou gérés par des femmes, relève Rothstein Kass.

Et seuls 2 % de ceux qui ont été interrogés par le cabinet se disent prêts à augmenter « significativement » leurs investissements dans de tels fonds.

À lire : Tolérance au risque : pareil pour les femmes et les hommes?

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