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« L’esprit d’origine de l’ISR a été dénaturé »

19 juillet 2013 | Emmanuelle Gril | Commenter

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En avril 2013, un ouvrage de moins de 100 pages a semé l’émoi dans la communauté des agences de notation sociale. Son auteur, Gaëtan Mortier, un « transfuge » de cet univers, y dénonce la perversion du concept d’investissement socialement responsable (ISR) et fait un plaidoyer pour un retour aux vraies valeurs.

Mais qu’est-ce qui a poussé Gaëtan Mortier à quitter l’univers doré des agences de notation sociale, où il bénéficiait pourtant d’une rémunération et d’un traitement privilégiés? C’est tout simple : selon lui, l’investissement socialement responsable a vendu son âme au diable, en l’occurrence, à la finance. « La finance éthique n’a pas su proposer d’alternatives crédibles aux dérives de la spéculation et de la cupidité de systèmes bancaires hors-sol, écrit-il dans son ouvrage. Victime de son succès auprès des banques et des agences de notation, le projet a été vidé de sa substance. Pire, il a parfois été utilisé par les grands investisseurs pour légitimer la spéculation, la précarité, les rémunérations indécentes et les investissements polluants. Voici le grand malentendu de la finance éthique! »

Dans le domaine de l’ISR, les agences de notation sociale font la pluie et le beau temps, examinant et notant la performance sociale, environnementale et éthique des entreprises. C’est dans cet univers que le jeune Gaëtan Mortier, alors âgé de 23 ans, plonge tête première en 2006. Fraîchement émoulu de l’Institut d’études politiques de Grenoble et après avoir œuvré pour la Commission européenne à Bruxelles, il est recruté par l’une des principales agences de notation sociale américaine, RiskMetrics. Celle-ci passera plus tard aux mains du groupe MSCI, une émanation de la banque Morgan Stanley.

Rapidement, Gaëtan Mortier devient l’un des 15 meilleurs analystes ISR au monde, selon un classement publié par Reuters. Mais ce qui devait être un emploi stimulant en accord avec ses principes en matière d’éthique et de développement durable s’est métamorphosé, au gré des mutations qu’a connues le monde de l’ISR. Le talentueux analyste ressent alors un malaise de plus en plus profond et finit par démissionner en mars 2012. Il explique d’ailleurs les raisons de ce choix dans une tribune parue dans le quotidien français Libération, en septembre 2012. Quelques mois plus tard, après avoir laissé la poussière retomber, il écrit La finance éthique : le grand malentendu, paru en avril 2013. Cet ouvrage est un véritable réquisitoire destiné à faire réfléchir, mais aussi à faire réagir.

Shell, BP et Total dans les fonds ISR

« Il y a eu une véritable dégradation du milieu depuis le moment où je l’ai intégré, explique Gaëtan Mortier en entrevue à Conseiller.ca. De nombreux rachats, des consolidations ont transformé peu à peu la culture de l’intérieur. L’esprit d’origine de l’ISR a été dénaturé ». En clair, on est passé d’un paysage de petites agences de notation dynamiques avec beaucoup de créativité, à de très grandes structures à la capacité d’initiative individuelle réduite. Désormais, le milieu recrute aussi des analystes qui possèdent une « culture Wall Street », appliquant donc une grille d’analyse uniquement financière.

Autrement dit, l’ISR est devenue une forme d’investissement comme une autre, qui répond à la même logique que la notation financière traditionnelle. « On assiste à une dérive et à une récupération du concept de développement durable. On connaissait le greenwashing, mais aujourd’hui on voit apparaître le phénomène de fairwashing ou équiblanchiment », fait valoir Gaëtan Mortier.

Pourquoi cette dérive? Parce qu’on a mis en avant la notion de transparence, sans tenir compte du contenu véritable ni de l’incidence des activités. Par exemple, les entreprises qui publient les meilleurs rapports de développement durable, même si elles sont polluantes, peuvent obtenir de bonnes notes des agences de notation justement parce qu’elles font preuve de transparence. Surprise! On retrouve Shell, BP et Total dans les fonds ISR, bien que ce soient des compagnies qui œuvrent dans les énergies fossiles, donc très dommageables pour l’environnement.

« Au lieu d’exclure des compagnies à cause de leurs activités qui vont en contradiction avec le développement durable, on se contente de choisir les « meilleures de la classe » [les plus transparentes], et ce, même si elles ont une empreinte de carbone supérieure aux autres. De plus, parce que les agences de notation analysent les réglementations sociales et environnementales comme de purs facteurs de risque et d’opportunités financières, elles peuvent attribuer de bonnes notes à des entreprises qui dans le fond, ne le mériteraient pas, bien au contraire », fait valoir Gaëtan Mortier. Il illustre cette réalité avec l’exemple de Ryanair, une compagnie aérienne européenne à bas prix. « Quand elle a décidé de fermer une partie de ses activités françaises pour limiter son exposition au risque de grève, les analystes des agences de notation ont considéré que la compagnie diminuait ainsi son risque social, et par conséquent a monté d’un cran la note de Ryanair », explique-t-il. Étrange logique en effet…

Des solutions?

Loin de faire preuve de cynisme, Gaëtan Mortier se veut plutôt un optimiste-réaliste. « Il faut être lucide et en finir avec les discours angéliques comme quoi le marché va finir par s’autoréguler… Selon moi, une action citoyenne est indispensable si l’on veut faire bouger les choses. Plusieurs options s’offrent à nous : changer de banque, exiger la transparence de son assurance, sa caisse de retraite ou de son syndicat. Par exemple, en déplaçant son épargne vers une banque éthique, chaque citoyen permet de refonder un système social plus juste et soutenable », fait valoir Gaëtan Mortier, qui est d’ailleurs très impliqué dans divers mouvements d’action citoyenne comme Sauvons les riches (l’équivalent français des « Indignés »), Génération précaire et Jeudi noir.

Il rappelle que le monde de l’activisme actionnarial a déjà porté de nombreux combats par le passé, avec succès. « Pendant la guerre du Vietnam, aux États-Unis, les investisseurs ont commencé à boycotter les entreprises qui soutenaient la guerre », rappelle-t-il, obligeant par exemple Dow Chemical à cesser la production de napalm. Une source d’inspiration à méditer…


La finance éthique : le grand malentendu, Gaëtan Mortier, FYP, avril 2013, 95 p., 13,95 $.

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