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16 mai 2013 | Marc Stern

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Voici quelques sages paroles et mises en garde à l’intention des conseillers en placement dont les clients n’ont pas la chance de participer à un régime de pension à prestations déterminées, un type de régime actuellement en voie de disparition.

Soyez attentif alors que nous franchissons le sanctuaire de la Réserve fédérale américaine (la « FED »); son président, Ben Bernanke, alias Capitaine Ben, mène ce vaisseau là où personne n’est encore allé.

Avec le programme d’assouplissement quantitatif de la FED, les taux d’intérêt ont touché un niveau historiquement bas, permettant au Capitaine Ben de faire augmenter le cours des obligations pour qu’elles deviennent moins intéressantes et ainsi encourager les investisseurs à se tourner vers une catégorie d’actifs plus à risque, soit les titres des sociétés ouvertes.

Mais Capitaine Ben a bouffé et rebouffé des obligations jusqu’à l’indigestion, provoquant le ballonnement du bilan. Personne n’avait prévu que les obligations de société, même les mieux cotées, se transformeraient en actifs plus risqués que des actions ordinaires. Les porteurs d’obligations de longue date sont assis sur une véritable mine d’or. Mais comme le dit la fable de Lafontaine : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Surtout quand Capitaine Ben a tracé le chemin.

Pendant des décennies, les conseillers en placement ont chanté sur tous les toits que les obligations figuraient parmi les placements les plus sécuritaires et devraient constituer la plus grande part d’un portefeuille. Et rien ne serait plus vrai en temps normal.

Mais aujourd’hui, je soulève quelques objections. Dans le contexte actuel, il faut se demander si ce principe tient toujours la route.

Voici quelques pistes de réflexion.

Marc Stern

La fiduciarisation des États-Unis

Il y a plus ou moins 40 ans, les États-Unis ont cessé d’utiliser l’étalon-or. Ainsi a commencé l’ère de l’étalon fictif. Et ça n’avait rien d’une fiction! Il s’agissait plutôt de l’entrée en scène de la monnaie fiduciaire, une monnaie dont la valeur repose sur la confiance plutôt que sur l’or.

Des économistes pourtant brillants, notamment Paul Voelker, Alan Greenspan et Ben Bernanke (un expert sur le sujet de la Crise des années 1930), ayant tous à un moment ou à un autre siégé comme président de la FED, ont choisi de poursuivre cette politique.

Au début des années 1980, Voelker a fait de son mieux pour maîtriser l’inflation en instaurant une politique de taux d’intérêt incroyablement élevés (20 %). C’est à lui qu’on doit la règle Voelker, règle toujours non ratifiée, qui empêchait les banques de placer les avoirs de leurs clients dans des investissements spéculatifs.

Rien ne lui faisant obstacle, cette politique a été portée à son paroxysme par la tendance de Capitaine Ben à imprimer des dollars et par la propension à la dépense du gouvernement américain. Ces éléments ont contribué à l’accroissement de la dette publique des États-Unis, laquelle a atteint environ 16,8 billions (10 exposant 12) de dollars cette année et pourrait atteindre 20 billions de dollars avant la fin du deuxième mandat du président Obama.

Voilà des chiffres qui donnent le vertige. Pas une seule personne en ce bas monde, pas même feu Crésus, ne peut croire qu’il y a dans les entrailles de Fort Knox, au Kentucky, l’une des plus grandes réserves d’or de la planète, suffisamment de lingots pour couvrir pareille dette.

La conclusion évidente est que le dollar américain perdra sa valeur. Mais attendez! Pas si vite! Si tous les pays font de même, ça s’annule. Et plusieurs pays suivent le mouvement en injectant dans leur économie de l’argent fraîchement imprimé.

Si on analyse les résultats du programme d’assouplissement quantitatif, on constate que les marchés ont atteint des niveaux records; il en va également de même pour le cours des obligations et, jusqu’à tout dernièrement, pour celui de l’or. Tout ça alors que le taux d’emploi est à son plus bas niveau en 40 ans, l’équivalent de deux générations sur le plan de la croissance démographique. Selon certaines estimations, de 24 à 50 % des Américains reçoivent une forme ou une autre d’aide gouvernementale.

Ces statistiques font craindre l’écroulement du château de cartes. Quand cela arrivera-t-il? Quelle en sera la portée? Il est difficile de se rappeler une époque où on a connu simultanément l’augmentation du cours des obligations, du cours boursier et de l’or, parallèlement à la persistance d’un chômage endémique et à l’explosion de la dette publique.

Or, quelque chose ne tourne vraiment pas rond. Il n’y a aucune raison de se réjouir des gains de Wall Street alors que la veuve et l’orphelin, le monde ordinaire, n’en profitent pas pour la plupart. Nous ne devrions pas non plus nous réjouir du taux d’emploi, ce pourcentage qui représente les gens en âge de travailler qui ont un emploi ou qui s’en cherchent un.

En imprimant de l’argent de Monopoly, on a voulu libérer du crédit afin de stimuler la croissance économique. Au lieu de ça, les banques, celles-là mêmes qui étaient « trop importantes pour faire faillite », ont été renflouées par une source presque gratuite de fonds publics. Elles ont profité de ces gains inespérés pour consolider leur bilan fragilisé par la spéculation à outrance de leur propre maison de courtage et par l’émission de prêts hypothécaires douteux pendant les beaux jours précédant la grande récession.

Cette idée que les banques sont « trop importantes » ne tient plus la route. Sur le plan politique, rien de concret n’est sorti de ce fiasco économique et bancaire si ce n’est qu’un effort bipartite pour obtenir l’abrogation de loi Glass-Steagall. Quelle réglementation, quelle législation ont été adoptées depuis 2008? Et quelles pénalités ont été imposées? Combien d’amendes ont été infligées? Combien de peines ont été prononcées? Et ne me parlez pas de Bernie Madoff.

Nous sommes maintenant témoins d’un renversement de la tendance : plusieurs pays ont abandonné leur programme d’austérité pour adopter la formule « Acheter maintenant, payer plus tard ». La Banque du Japon s’est inspirée de la FED et a renfloué l’économie japonaise avec des yen tout frais. Les Japonais connaissent mieux que quiconque ce que représente une décennie perdue puisqu’aucune de leurs initiatives n’a donné le moindre résultat.

Maintenant, il semble que l’Europe veuille se lancer dans les dépenses pour se sortir du marasme au moment même où l’Allemagne, le plus important moteur de croissance, peine et où la France vit des instabilités. Ajoutez les autres pays de l’Union européenne (connus sous l’acronyme « PIIGS ») et voyez ce qui arrivera. Je tremble devant les solutions proposées par la Grèce et par Chypre. L’austérité n’est plus à la mode. On préfère dépenser. Qui l’eût cru!

On dirait un jeu de chaise musicale et un pays se retrouvera assurément sans assises à la fin. Peut-être que la réaction en chaîne sera au 21e siècle ce que la crainte du communisme triomphant a été au 20e.

Mais quelles sont les répercussions pour vous, conseiller en placement? Il faut éviter à tout prix de tomber dans la complaisance. Je crois que ceux qui s’y connaissent en finances conviendront que les taux d’intérêt ne peuvent qu’augmenter et qu’alors, le cours des obligations subira une chute insensée. À un moment donné, Capitaine Ben ne pourra plus contrôler les taux d’intérêt alors que le pouvoir se déplace vers l’étranger.

Ceci aura des répercussions sur les comptes des clients, qu’ils soient imposables ou non (comme les REER), puisque la juste valeur des obligations chutera, peu importe où elles sont détenues. Une hausse des taux d’intérêt pourrait même faire d’une pierre deux coups et entraîner parallèlement la chute du cours des actions. Êtes-vous prêt pour une telle éventualité? Comment présenterez-vous la chose à vos clients?

Si vous n’êtes pas prêt, examinez la possibilité de réduire radicalement la durée des portefeuilles obligataires sous gestion. Ceci pourrait vouloir dire engranger les profits (avant que les primes gonflées commencent à diminuer) et, oui, faire payer de l’impôt à vos clients pour des placements à l’extérieur de REER au besoin. Il faudra également envisager d’acheter des options pour protéger les profits et éviter qu’ils ne disparaissent dans un marché baissier.

La durée est simplement un moyen de faire concorder la fluctuation des taux d’intérêt, en hausse ou en baisse, avec celle du cours des obligations. En termes simples, si les taux d’intérêt augmentent, le cours des obligations baisse, et la durée a pour but de mesurer la sensibilité de la valeur d’un titre à une variation du taux d’intérêt.

Pour la protection des clients, il faut se pencher sur la possibilité d’acquérir des options de vente qui couvrent l’ensemble du marché afin d’éviter l’achat d’options individuelles pour chaque position d’action détenue dans le portefeuille, une stratégie trop onéreuse. Une seule transaction – et logiquement une seule commission – pourrait suffire à protéger l’ensemble d’un portefeuille, même s’il vaut des millions. Cette stratégie est comparable à l’achat d’une police d’assurance, un produit que vos clients connaissent bien.

Enfin, il faut se méfier de la fiabilité des résultats financiers publiés récemment par les entreprises qui semblent satisfaire les attentes sinon les dépasser légèrement, alors que les ventes continuent de faiblir. Les conseillers en placement chevronnés savent que la diminution des chiffres d’affaires ne peut vraisemblablement pas se traduire par une reprise économique et que les signes de ralentissement sont encore bien visibles.

On dit qu’il vaut mieux prévenir que guérir. On dit aussi que les autruches vivent très bien la tête dans le sable, inconscientes du danger qui les menace. Qu’en sera-t-il de vos clients?


 
Marc Stern, MBA, CPA, CA, CIM, DMS, FCSI est vice-président et gestionnaire de portefeuille à Industrielle Alliance Valeurs mobilières inc. Il enseigne également à l’École de technologie supérieure et a publié plusieurs articles au sujet des produits financiers dérivés. À titre d’expert comptable spécialisé en fiscalité, il a enseigné la fiscalité dans le cadre des programmes de comptabilité de l’Université McGill et de l’Université Concordia, en plus d’avoir présenté des conférences pour les employés de l’Agence des douanes et du revenu du Canada et le ministère des Finances de l’Ontario.

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