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Quelques stratégies en prévision d’une hausse des taux d’intérêt

19 janvier 2011 | Gérard Bérubé | Commenter

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pourcent_cube_proportion_425Même si elle est sans cesse reportée, la hausse des taux d’intérêt n’en demeure pas moins inévitable. Il devient ainsi logique que tous les projecteurs se braquent sur les emprunteurs, et que les autorités monétaires ne cessent de sensibiliser les ménages à leur niveau d’endettement. À l’autre extrémité, le groupe des retraités deviendra sans doute le grand bénéficiaire de cette remontée du loyer de l’argent et des rendements fixes. Entre les deux, l’hésitation prédomine.

L’arbitrage obligations-actions demeure plus que jamais à l’ordre du jour avec, en toile de fond, une quête de rendement poussant l’épargne vers les valeurs non corrélées, vers les pays émergents et vers les titres à dividende. Aux États-Unis, les nouvelles mesures d’assouplissement monétaire annoncées en novembre dernier reportent toute hausse des taux directeurs de la Réserve fédérale à la fin de 2011 ou au début de 2012. La Banque du Canada a été la première banque centrale des pays industrialisés à emprunter la voie du resserrement, avec trois augmentations consécutives de son taux-cible sur les prêts à un jour, de 25 points chacune. Puis une pause est survenue, la reprise américaine anémique forçant une révision à la baisse des perspectives de croissance de l’économie canadienne. Les analystes estiment que cette pause pourrait durer six mois. N’empêche, la Banque du Canada ne cesse de dénoncer le bilan de mauvaise santé des ménages canadiens, qui souffrent d’un endettement record de 147 %.

Les taux immobiliers
Au cours de la dernière année, les critères de solvabilité des ménages contractant une hypothèque ont notamment été renforcés. Ainsi, le 17 janvier, le ministre des Finances du Canada, Jim Flaherty, a annoncé de nouvelles règles en matière d’emprunts hypothécaires au pays. Entre autres nouveautés : la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) ne garantira désormais plus les hypothèques ayant un amortissement de 35 ans; ce maximum sera dorénavant ramené à 30 ans. Depuis avril 2010, les ménages doivent également être en mesure de se qualifier pour un prêt à taux fixe d’une durée de cinq ans, même s’ils optent pour un prêt à échéance plus courte. « Le principal dommage vient de l’achat d’une maison trop grosse et trop grande, stimulé par la faiblesse des taux d’intérêt. Beaucoup ont même puisé dans leur REER. Ils ont “RAPé” pour s’offrir une maison plus grosse. À ces prix, si l’on se trompe de 10 %, cela représente une somme importante », a indiqué Daniel Laverdière, expert-conseil de Banque Nationale Groupe financier, Gestion privée 1859. Pour les autres, tout est fonction de la capacité d’absorber la hausse à venir. Un ménage du portefeuille de prêts s’impose, avec une priorité de remboursement accordée aux prêts dont l’intérêt n’est pas déductible, et avec une réflexion sur le recours au taux variable.

Le taux variable demeure à risque dans un environnement de montée du loyer de l’argent. Pour sa part, le taux fixe offre une tranquillité d’esprit. Une fois cela dit… Pour l’hypothèque, « depuis 1973, dans 95 % des cas, il était plus intéressant de détenir une hypothèque de un an à taux variable qu’une échéance de cinq ans. Il faut dire cependant que nous évoluons dans un environnement de taux baissiers depuis 28 ans maintenant. Mais en période ou à l’aube d’une remontée, le fait de geler son taux apporte une tranquilité d’esprit ». Certes, il faut se préoccuper du renouvellement. « On oublie souvent que, sur cinq ans, le salaire augmente, ne serait-ce que parce qu’il est indexé à l’inflation. Une augmentation du salaire, disons, de 25 % sur cinq ans, est supérieure à la hausse de la mensualité hypothécaire. Sur un an, l’effet salaire est moins criant, d’autant que l’augmentation salariale est décalée », a souligné Daniel Laverdière. Sans oublier le prolongement de l’amortissement. « Au renouvellement dans cinq ans, il reste 20 ans à l’hypothèque. On peut donc rallonger à 25 ans le cas échéant. On a du jeu. »

L’échéance d’un an peut cependant représenter un bon risque à absorber. On peut toujours mettre l’écart de taux d’intérêt de côté, mais, selon la hausse des taux attendue, le choix du taux variable sera valide si le budget est capable d’absorber cette augmentation. « La question est de savoir comment le budget familial va réagir si les mensualités passent, par exemple, de 35 à 43 %. Il faut savoir si l’on peut vivre avec une augmentation de deux ou trois points de pourcentage », a ajouté William-André Nadeau. Le président et gestionnaire de portefeuille du cabinet Orientation Finance estime que les probabilités d’une hausse des taux d’intérêt seront très fortes dans les trois à six prochains mois. La progression sera graduelle, il n’y aura donc rien de dramatique, « mais pour le marché obligataire, une hausse de 1 % sur un horizon de dix ans peut être catastrophique ». Il cite l’achat important de parts de fonds obligataires, qui a atteint des records. « Des pertes sont à venir. »

Les gestionnaires s’ajustent déjà en réduisant la portion obligataire de leur portefeuille. Et si les taux obligataires sont appelés à demeurer faibles, les anticipations inflationnistes peuvent exercer quelques pressions, notamment sur la portion à long terme de la courbe. « Il y a longtemps qu’on en parle. Les gestionnaires se sont donc ajustés. Ils ont posé les gestes visant à sous-pondérer les revenus fixes. Ils se sont notamment départis des obligations à long terme sans nécessairement réduire la durée, qui oscille en moyenne entre cinq et six ans », a résumé Daniel Laverdière. Toutefois, avec les incertitudes planant sur l’univers boursier, l’arbitrage et la réallocation des actifs ne sont pas choses aisées. On voit un mouvement vers les obligations d’entreprises, d’autant que ces entreprises affichent une bonne santé financière et un niveau élevé de liquidités. Les actions privilégiées, qui entrent tout de même dans la composante à revenu fixe, et les actions à dividendes au sens plus large attirent aussi l’attention. Les capitaux se déplacent également vers les pays émergents, là où la croissance se trouve.

Le dividende
Selon Marchés mondiaux CIBC, les actions donnant droit à des dividendes ont permis à l’indice S&P 500 et à l’indice composé TSX d’inscrire leurs meilleurs rendements des 71 et des 14 dernières années, respectivement. « Il est probable que ces actions continueront de constituer le meilleur choix des investisseurs pendant quelque temps. » Avery Shenfeld, économiste en chef de la Banque CIBC, retient que les faibles taux d’intérêt qui persisteront dans un avenir prévisible feront du tort aux rendements du marché obligataire à court terme. Et « bien que le marché obligataire à plus long terme ait été avantagé par les gains en capital associés à la reprise récente, le temps des festivités pourrait bientôt être révolu; en effet, les prix ont atteint des sommets artificiels, étant donné qu’on s,attend à ce que la Réserve fédérale américaine se tourne de nouveau vers les obligations », ajoute-t-il. L’économiste a souligné qu’historiquement, les actions donnant droit à des dividendes ont fait bonne figure lorsque l’économie se portait comme elle le fait maintenant, c’est-à-dire qu’elle indiquait un taux de croissance de moins de 2 % et un risque d’inflation de plus en plus faible. « Depuis 1990, les actions américaines de qualité donnant droit à des dividendes ont surclassé les actions de l’indice S&P 500 de neuf points de pourcentage en moyenne par année pendant les années difficiles, lorsque le taux de croissance du PIB n’atteignait même pas 2 %. »

La gestion directionnelle
Dans cette quête de rendement, la recherche des gestionnaires porte également sur des stratégies ou des titres offrant un potentiel de rendement plus élevé que le faible taux offert par les obligations gouvernementales, sans corrélation avec le risque boursier. Ainsi voit-on se profiler un retour graduel aux fonds alternatifs, et nombre de gestionnaires jettent davantage leur dévolu sur l’approche « long-court ». William-André Nadeau, un partisan de la gestion directionnelle, est de ce nombre. « Un fonds acheteur-vendeur offre une option de rechange aux obligations, sans miser sur un accroissement de la portion “actions”. Il n’y a également pas de produits dérivés d’impliqués. Ce ne sont que des obligations et des contrats à terme. » Cette approche pourrait accaparer jusqu’à 20 % du portefeuille moyen, estime-t-on à Orientation Finance.

Dans sa présentation, le cabinet Orientation Finance met en exergue le fait que la méthode boursière à valeur quantitative directionnelle a réussi à surperformer le S&P 500 par plus de 4 % par année, et ce, depuis 1926. Il indique aussi que la méthode directionnelle pure dite trend following (suivre la tendance), appliquée à la gestion des contrats à terme, a mondialement réussi, depuis 30 ans, à obtenir un rendement de 2  % par année, sans aucune corrélation avec le marché boursier. Ce rendement représente 10 % de plus par année que le S&P 500. Orientation Finance souligne que « la méthode Caméléon Alpha, une gestion active de type acheteur/vendeur dans les opportunités canadiennes, a donné un rendement de plus de 30 % composé depuis quatre ans, dépassant tous les fonds d’actions canadiennes et les fonds alternatifs pendant cette période, et un rendement inverse au marché boursier durant les chocs boursiers, comme celui de 2008 ».

Dans le jeu des comparaisons, selon une évaluation du cabinet Daniels Trading, sur 14 ans, la gestion directionnelle aurait donné un rendement de 14 % par année, contre 9,8 % pour Warren Buffet, 5 % pour le S&P 500 et 3,7 % pour un fonds d’investissement.

Rente et assurance
Outre ces ajustements de portefeuille qu’elle induit, la hausse prochaine des taux d’intérêt vient également faire sentir ses effets dans le monde de l’assurance, notamment en ajoutant du lustre aux rentes et en faisant miroiter un allégement des primes d’assurance vie, selon la hausse des taux de long terme. Elle incite à tout le moins à une révision des projections de retraite. « Pensons à l’état de santé des caisses de retraite. La montée des taux va améliorer le ratio de solvabilité. »

Daniel Laverdière estime que le blason des rentes viagères sera également redoré. Il prend toutefois soin d’ajouter que la rente est d’abord vendue pour son aspect “protection”, et non pour l’environnement des taux d’intérêt dans lequel elle se trouve. La rentabilité d’une rente viagère peut être nulle ou négative, selon la longévité du titulaire. Mais le rendement devient positif si cette longévité est supérieure à l’espérance de vie. Si l’on considère l’espérance de vie comme point d’inflexion, le rendement moyen d’une rente viagère peut facilement atteindre les 6 %, soit l’équivalent historique d’une obligation, a expliqué l’expert de Gestion privée 1859.


Cet article est tiré de l’édition de janvier 2011 du magazine Conseiller. Consultez-le en format PDF.


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