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Justice

« Si l’Autorité avait travaillé de façon sécuritaire, tout ça ne serait pas arrivé »

7 février 2014 | Rémi Maillard | Commenter

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Neuf ans après l’éclatement du scandale Norbourg, alors que Vincent Lacroix vient de retrouver la liberté, la colère des victimes reste vive. Mais ce n’est pas tout. Attachez votre tuque, les propos qui suivent vont vous jeter à terre!

Aujourd’hui, Vincent Lacroix est libre. À quoi pensez-vous?

« Dans cette histoire, au départ, j’ai perdu plus de 300 000 dollars. Mais j’ai surtout perdu les six plus belles années de ma retraite. J’avais arrêté à 62 ans. À cause de Vincent Lacroix, j’ai dû retourner sur le marché du travail à 66 ans et je n’ai lâché ma job qu’à 72 ans, une fois que l’affaire a été réglée. Si je n’avais pas perdu ces six années, j’aurais profité de la vie bien autrement que je n’ai pu le faire. Dans deux mois, j’aurai 75 ans, ma condition physique n’est plus la même. Difficile d’oublier, ça laisse des traces. Physiquement, moralement, je ne pourrai jamais oublier. Il aura fallu cinq ans, 11 mois et quelques jours avant que je récupère environ les deux tiers de mon argent. Mais le temps perdu, lui, il n’y aucun moyen de le récupérer! »

— Michel Vézina, débosseleur à la retraite à Montréal

« Tant qu’à moi, il n’a pas vraiment eu de peine! Il était sous surveillance, d’accord, mais finalement il n’aura pas passé beaucoup de temps en prison. Je sais bien que ce n’est pas un tueur, et que c’était sa première condamnation. Mais il a tout de même traumatisé 9 200 personnes… »

— Réal Ouimet, ex-directeur du service de police de Bromont, retraité

« Bon, il a purgé le tiers ou le cinquième de sa peine et maintenant il sort… Mais ça fait partie de notre système. Je n’ai pas d’amertume, il y a longtemps que j’ai tourné la page. En tant que requérant principal, j’ai passé plus de cinq ans à fréquenter les tribunaux, je pense avoir beaucoup donné et je n’ai pas l’intention d’en faire plus! Et puis en fin de compte, les 135 millions qui avaient été volés ont été récupérés, même s’il y a eu des frais d’avocats, évidemment. »

— Dr Wilhelm Pellemans, chirurgien plasticien à Laval, ancien président de l’Association des médecins de langue française du Canada, requérant principal lors du recours collectif


Avec votre expérience d’épargnant floué, quels conseils donneriez-vous à un investisseur aujourd’hui?

« J’avais placé mon argent à la Caisse de dépôt et placement. Et puis un jour, j’ai appris que cet argent était rendu chez Norbourg, mais je n’ai jamais eu de contacts avec Vincent Lacroix. J’ai été floué par quelqu’un avec qui je n’ai jamais été en affaire! Ceux qui ont fait affaire avec lui directement ont été indemnisés par l’AMF, ils ont récupéré 95 % de leur mise. Ça n’a pas été le cas d’autres épargnants comme moi. J’ai perdu 109 000 $ sur les 310 000 $ que j’avais investis, c’est-à-dire plus du tiers.

Alors à qui faire confiance aujourd’hui? C’est bien difficile. Je ne peux pas dire à quelqu’un : « Va placer ton argent là, là et là. » Le seul conseil que je peux donner, un conseil d’ami, c’est de répartir ses placements dans plusieurs endroits différents. Comme ça, s’il arrive un pépin, on ne perd pas tout. Le problème, c’est que la seule défense qu’on a au Canada, que ce soit dans l’immobilier ou les placements, ce sont les avocats. Vous êtes obligé de prendre un avocat tout le temps pour vous défendre. Quelle que soit la cause, il n’y a pas d’autre porte de sortie. Jusqu’à 7 000 $, vous pouvez aller à la cour des petites créances et régler l’affaire vous-même. Mais passé ce montant, ça coûte beaucoup d’argent en frais d’avocats. »

— Michel Vézina

« J’avais mis tout mon argent à la Caisse de dépôt, je n’ai jamais donné un sou à Vincent Lacroix ou à Norbourg. C’est la Caisse qui a pris mon argent et le leur a transféré. Alors tout ce que je peux recommander aux gens, c’est de vérifier où va leur argent et de s’assurer qu’ils font des placements sécuritaires, même si ça rapporte un peu moins. Donc il faut aller dans des compagnies reconnues, ne faire que des placements sûrs, garantis par une institution financière. Ça ne sert à rien de mettre de l’argent n’importe où, même si on nous promet des intérêts de 10 % ou 12 %.

Les planificateurs financiers (sic) vont nous garantir tout de suite de beaux placements, mais il n’y a aucune garantie! Même s’ils vont vers les fonds mutuels, le risque est peut-être moins grand mais il n’y a quand même rien de garanti. S’il y a un krach, tout tombe. Tandis que si votre argent est garanti par une institution financière, comme les banques ou les caisses, c’est plus safe. »

— Réal Ouimet

« Je lui conseillerais surtout d’acheter des fonds américains, parce que les lois aux États-Unis sont passablement plus dissuasives que nos lois canadiennes! Si on prend un Bernard Madoff, qui à 73 ou 74 ans a écopé de 150 ans de prison, c’est pas mal plus dissuasif, à mon avis, que ce qui s’est passé avec Vincent Lacroix.

Il faut être extrêmement prudent. Dans cette affaire, on a vu que même des institutions financières ont été soit parties prenantes, soit « endormies ». Pour commencer, un investisseur qui s’adresse à des experts du milieu de la finance devrait bien savoir à qui il a affaire. Et aussi être en mesure de déceler les rendements astronomiques pour les éviter. Donc, il est primordial de s’assurer que les gens des milieux financiers auxquels vous vous adressez sont complètement clairs. Pour cela, vous pouvez vous fier partiellement à l’AMF, mais je pense qu’il faut aussi se renseigner auprès de personnes qui ont déjà eu affaire à eux pour avoir un certain degré de garantie que tout est correct.

Malheureusement, il y a encore des gens qui, malgré tout ce qui a été démontré devant les tribunaux et tout ce qui a été écrit dans les journaux, continuent de croire à des promesses irréalistes du style « Investissez chez moi, j’ai un truc extraordinaire, vous allez faire 20 % par année. » Le seul vrai conseil que je puisse donner : si vous avez de l’argent à placer, choisissez soigneusement les institutions ou les individus avec lesquels vous faites affaire. Et je dis bien LES individus, et non UN individu! »

— Dr Wilhelm Pellemans


Faites-vous encore confiance aux institutions financières? Et à l’Autorité des marchés financiers?

« Je suis mal pris pour vous répondre. Quand il y a eu le règlement hors cour [règlement à l’amiable], on nous a demandé de ne pas parler des gens et des organismes impliqués dans cette affaire. Le règlement nous bâillonne, on n’a pas le droit d’en parler. Mais d’après ce que je sais, aujourd’hui l’AMF a augmenté le nombre de ses enquêteurs. Est-ce que ça va arrêter tous les vols pour autant? J’en doute fortement. Parce que, au Canada, les punitions pour ce genre de problème sont minimes. »

— Michel Vézina

« Je n’ai plus confiance en grand monde, ni dans les institutions. Tout ce que j’ai, je l’ai mis à Épargne Placements Québec. Point. Ça ne rapporte pas beaucoup mais au moins c’est sécuritaire. Aujourd’hui, l’AMF est obligée de faire des assemblées générales pour les actionnaires. Comme ça, ils ne peuvent plus prendre une décision de transfert unilatérale sans prévenir. On sait très bien que si l’Autorité avait travaillé de façon sécuritaire, tout ça ne serait pas arrivé. Je n’ai pas besoin de les juger. Je pense qu’ils l’ont été d’eux-mêmes et ça les a obligés à renforcer leurs procédures. Cela dit, aujourd’hui tout est possible. S’il y a une autre crise financière,  il risque d’y avoir des placements qui vont être transférés très vite et qui n’auront pas le temps d’être ratifiés par une assemblée générale ou par la majorité des actionnaires. »

— Réal Ouimet

« Je demeure extrêmement méfiant. À mon avis, une affaire Norbourg est toujours possible. Le gros problème, actuellement, c’est le manque d’harmonisation des règles. On a des règlements trop vagues dans bien des domaines et les gens qui sont un peu requins passent sans difficulté à travers les mailles. Pour éviter qu’un tel scandale ne se répète, il faudrait réviser certaines règles. Parce que si la Caisse de dépôt, et par la suite certaines institutions bancaires, ont pu favoriser Vincent Lacroix, c’est bien qu’il y a des règles qui n’ont pas été suivies de façon adéquate.

En ce qui concerne l’AMF, il ne faut pas oublier qu’elle a été l’une des institutions condamnées dans le cadre de ce scandale. Je pense qu’une petite partie du travail a été effectuée depuis pour améliorer la situation, mais certainement pas encore autant qu’on devrait le faire. Pour qu’une affaire Norbourg ou Earl Jones ne puisse plus arriver, la profession doit être mieux encadrée.

Pour commencer, il faudrait éviter de donner à n’importe qui la possibilité de devenir démarcheur ou planificateur, ou des choses de ce genre-là. On devrait aussi créer une espèce de corporation extrêmement sévère et fermée, avec un contrôle direct par une autorité. Parce que si vous montrez qu’on peut flouer tout le monde sans avoir trop de mal au bout du compte, il va y avoir plein de gens qui vont rentrer là-dedans.

Il faut que les institutions financières se dotent d’un code d’éthique et qu’on soit absolument certain que les gens qui travaillent dans ce milieu soient blancs comme neige. Avec ça, on éliminerait probablement déjà un certain nombre de problèmes.

Il y a aussi la question du rôle du Fonds d’indemnisation des services financiers, qui fonctionne dans certains cas et pas dans d’autres. Pourquoi y a-t-il parfois des différences? Je l’ignore. Mais il me semble que lorsque des gens dûment enregistrés flouent le monde, le Fonds devrait fonctionner. »

— Dr Wilhelm Pellemans

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