Investir pour sa retraite, pour les études des enfants et pour… changer le monde? Un nombre grandissant d’épargnants le souhaitent. En cinq ans, l’investissement à retombées sociales a pratiquement quadruplé au Canada pour atteindre 14,75 milliards de dollars d’actif sous gestion à la fin de 2017.

L’investissement à retombées sociales (aussi appelé investissement d’impact) regroupe les 16investissements réalisés dans des entreprises, des organisations et des fonds dans le but de générer des répercussions sociales et environnementales mesurables et bénéfiques ainsi qu’un rendement financier, explique le Global Impact Investing Network. Autrement dit, les investisseurs veulent changer les choses, avoir la preuve qu’ils ont fait une différence et… faire de l’argent.

Il s’agit d’une forme d’investissement responsable, plus nichée. « En investissement responsable, on va s’intéresser aux enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans une optique d’évaluation des risques et, dans une moindre mesure, d’occasions d’affaires, explique Denis Dion, chef de produits en investissement responsable chez Desjardins. Le but premier sera d’être exposé à l’ensemble des secteurs, mais en gérant de manière active l’exposition aux enjeux ESG. »

« En investissement d’impact, on va davantage aller vers des entreprises qui proposent des solutions concrètes en matière de changements climatiques, par exemple. Il y a une volonté de générer un changement positif réel », ajoute-t-il.

« En investissement d’impact, on va davantage aller vers des entreprises qui proposent des solutions concrètes. Il y a une volonté de générer un changement positif réel. »

– Denis Dion

Quelques exemples

Comme l’investissement à retombées sociales en est à ses balbutiements, le nombre de produits est relativement limité, note M. Dion. De nouveaux apparaissent toutefois régulièrement. Chez Desjardins, des fonds d’actions positives ont notamment été lancés récemment.

SVX, une plateforme canadienne d’investissement à incidence sociale, offre également différents produits aux épargnants. « Nous avons présentement plus d’une vingtaine de campagnes actives [pendant lesquelles les gens peuvent investir] et parmi lesquelles on retrouve des entreprises et des fonds d’impact, indique Alain-Olivier Desbois, conseiller à SVX. Parmi ces occasions d’investissement, on retrouve la First Nation Bank, par exemple. L’institution financière est destinée à mieux servir les communautés des Premières Nations. »

Les obligations vertes gagnent aussi en popularité. En 2016, CoPower a offert la première obligation verte aux investisseurs individuels du Canada. En mai 2018, Manuvie est devenu le premier assureur canadien à émettre une obligation verte au pays.

Les obligations émises par le Cinéma du Parc, à Montréal, sont un autre bel exemple d’investissement à retombées sociales. La campagne, close en janvier 2017, a permis de récolter 145 000 $ pour compléter le montage financier de travaux de rénovation. Le projet a obtenu l’appui de 189 investisseurs, des cinéphiles pour la plupart.

Pour qui?

Ce type d’investissement est destiné à un large bassin d’épargnants. Il est susceptible d’intéresser toutes les personnes et entreprises désireuses de faire une différence sociale et environnementale. « Nos sondages nous indiquent que les gens connaissent plus ou moins l’investissement d’impact, note M. Dion. Par contre, lorsqu’on leur explique de quoi il s’agit, ils expriment un grand intérêt. »

Les grandes fondations ont été parmi les premières à sauter dans le train. Sans surprise, elles souhaitent que leurs investissements soient en harmonie avec leur mission. « Les compagnies d’assurance sont très sensibles à ça, constate également Roger Beauchemin, président et chef de la direction d’Addenda Capital. On commence aussi à voir l’intérêt des syndicats et des caisses de retraite. Du côté des autres investisseurs institutionnels, c’est moins fort. »

Les gens riches lorgnent également ce type de placement. Une étude réalisée par MaRS et SVX auprès de 277 Canadiens fortunés a montré que 90 % d’entre eux étaient intéressés par l’investissement à retombées sociales. C’était particulièrement le cas des femmes, des jeunes et des investisseurs expérimentés.

Les produits d’investissement à retombées sociales sont variés. Il en existe pour tous les profils d’investisseur, des plus prudents aux plus audacieux. « Les obligations vertes, par exemple, offrent les mêmes niveaux de garantie que les obligations conventionnelles, illustre M. Dion. Si on investit dans une entreprise qui développe des solutions à des problèmes environnementaux à plus long terme, il y aura davantage de risque. »

L’investissement à retombées sociales convient toutefois mieux à ceux qui entendent rester investis longtemps. « Si on veut faire une différence, il faut miser sur le long terme, souligne M. Dion. Les changements prennent du temps à se faire. »

Quels rendements espérer?

Investir en fonction de ses valeurs signifie-t-il renoncer à des rendements plus intéressants? Plusieurs le pensent… à tort! « Les gens qui ont généré des profits au détriment des ressources naturelles et des humains disent toujours que [faire les choses autrement] nuit aux rendements, note M. Desbois. Les études montrent que c’est le contraire. Les entreprises « d’impact » peuvent livrer les performances attendues par les marchés, mais souvent à des risques plus faibles. »

Comment est-ce possible? L’acceptabilité sociale des projets de l’entreprise est plus grande et la reconnaissance de ses actions par les consommateurs et les fournisseurs renforce sa marque, selon lui.

M. Beauchemin en est aussi convaincu. Au point où il effectue même des investissements à retombées sociales pour des clients qui ne l’ont pas demandé.

« On y croit tellement qu’on les intègre à nos produits traditionnels, indique-t-il. Nous avons pour plus de 2 G$ de placements d’impact pour seulement 1 G$ de demandes d’investissement d’impact. Donc la moitié sont des mandats traditionnels. Comme on obtient le même prix et la même performance financière, on le fait parce que c’est une bonne chose. »

« Avec l’investissement d’impact, on ne laisse pas de profits sur la table. On demande un rendement de marché », précise le président et chef de la direction d’Addenda Capital.

Ce type de placement nécessite cependant plus de temps d’analyse de la part des gestionnaires de portefeuille. Et le temps, ça se paie! « Selon les produits, les frais de gestion peuvent être semblables ou légèrement plus élevés, ça ne peut pas être moins cher, indique M. Beauchemin. Mais on a de bons rendements, tant financiers que sociétaux. »

« Avec l’investissement d’impact, on ne laisse pas de profits sur la table. On demande un rendement de marché. »

– Roger Beauchemin

Quel avenir pour ce type d’investissement?

Les experts interrogés par Conseiller estiment que les investissements à retombées sociales sont appelés à grandir de manière importante dans les prochaines années.

« L’investissement d’impact, c’est le développement durable 2.0, estime M. Desbois. Ce n’est plus suffisant pour une entreprise d’écrire un rapport sur le développement durable. Les consommateurs veulent voir des actions significatives prises par les sociétés. Ce doit être au cœur de leur modèle d’affaires, dans le choix des fournisseurs, le design des produits, etc. Toutes les entreprises traditionnelles devront s’en aller vers cela, c’est un mouvement de fond. »

De manière plus générale, la prise en compte des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance est en train de s’imposer. « Ma perception, c’est que d’ici cinq ans, ce sera la nouvelle normalité », tranche M. Beauchemin.

Les conseillers feraient bien de s’y intéresser eux aussi!

L’investissement à retombées sociales en chiffres

L’engouement pour ce genre d’investissement au Canada a fait passer son actif sous gestion de 9,22 G$ en 2015 à 14,75 G$ en 2017.

De ces actifs, 41 % étaient des actions, contre 20 % en 2015 et seulement 3 % en 2013, selon l’Association pour l’investissement responsable (AIR). « Ce passage aux titres de participation de sociétés ouvertes a été plus rapide au Canada qu’ailleurs sur la planète, note l’AIR. Le sondage annuel sur l’investissement d’impact réalisé par le Global Impact Investment Network a révélé que 14 % seulement des actifs déclarés par les répondants étaient des actions. »

À l’échelle mondiale, le Global Impact Investing Network estime que le marché de l’investissement à retombées sociales dépassera les 300 G$ en 2020.

Les obligations vertes destinées à financer des projets durables ont aussi le vent dans les voiles. « Les émissions d’obligations vertes au Canada en 2017 ont dépassé toutes les autres années combinées pour atteindre 3,8 milliards de dollars, indique l’AIR. Cette croissance rapide se reflète au niveau international. Les émissions mondiales d’obligations vertes devraient atteindre 250 milliards de dollars américains en 2019, soit une augmentation de 55 % par rapport au total de 2017, selon la Climate Bonds Initiative. »

Pour aller plus loin


• Ce texte est paru dans l’édition de mars 2019 de Conseiller.
Vous pouvez consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
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