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La gestion active exerce une présence plus remarquée dans l’univers des fonds négociés en ­Bourse (FNB). Auparavant réservées à l’élite et aux investisseurs institutionnels, les tactiques dites non traditionnelles se démocratisent… progressivement.

Les ­FNB ne se limitent plus à reproduire un portefeuille ou un indice. Ils s’ouvrent peu à peu à une approche plus stratégique ayant pour but non pas de reproduire, mais plutôt de surpasser la performance d’un secteur ou d’un indice de référence. Leur objectif se veut plus défensif, l’accent étant mis sur la protection du rendement contre la volatilité, une particularité que l’on retrouve aussi chez les fonds dits alternatifs.

Les ­FNB à gestion active ­seront-ils aux fonds spéculatifs (hedge funds) ce que les ­FNB indiciels sont aux fonds d’investissement traditionnels ? ­Proposant une structure simple, des frais moindres mais une approche tactique semblable aux hedge funds, ­pourraient-ils éroder rapidement le marché des fonds spéculatifs ?

« ­Il faut bien mettre les choses en perspective », répond ­Alain ­Desbiens, ­vice-président, ­Québec et ­Atlantique, ­FNB ­BMO ­Gestion mondiale.

D’abord, le poids relatif des ­FNB. « L’actif sous gestion des ­FNB au ­Canada était de 113,7 milliards de dollars à la fin de 2016, contre quelque 1 300 milliards de dollars pour les fonds d’investissement. »

Mais il est vrai que les premiers progressent à un rythme accéléré, les ­FNB représentant le tiers des ventes nettes de l’industrie des fonds d’investissement l’an dernier.

Le poids des ­FNB à gestion active reste encore plus limité, l’actif sous gestion atteignant 17 milliards de dollars au ­Canada l’an dernier dans ce segment.

« ­En nombre, ils peuvent compter pour le quart de l’industrie canadienne des ­FNB, soit 143 produits sur plus de 500. Mais leur part selon l’actif sous gestion est de 15 %. Vu autrement, 85 % de l’industrie des ­FNB est indicielle », ajoute ­Alain ­Desbiens.

« Aux ­États-Unis, les ­FNB à gestion active représentent seulement 12 % du nombre total de ­FNB, deux fois moins qu’ici. »

– Raymond ­Kerzérho, directeur de la recherche à ­PWL ­Capital

Aux ­États-Unis, un marché de référence s’il en est, les ­FNB à gestion active représentent seulement 12 % du nombre total de ­FNB, deux fois moins qu’ici, indique ­Raymond ­Kerzérho, directeur de la recherche à ­PWL ­Capital. « ­Cette part est stable depuis 10 ans aux ­États-Unis et légèrement en progression au ­Canada », ­fait-il remarquer.

Le nombre de stratégies non traditionnelles reste plus limité dans les ­FNB que dans la famille des fonds spéculatifs. « ­Si l’on regarde les dix ­FNB à gestion active les plus importants en matière d’actif, sept d’entre eux sont des ­FNB sectoriels. Les trois restants sont des ­FNB à faible volatilité et de dividende », illustre ­Raymond Kerzérho.

Alain ­Desbiens parle également d’une variété de tactiques plus restreinte dans les ­FNB à gestion active. L’an dernier, la majorité des gros vendeurs entraient dans la catégorie des options d’achat couvertes (covered call), avec près de 70 % des ventes, suivie par les matières premières (20 % des ventes) puis, loin derrière, par les infrastructures, les devises et les ­FNB à bêta intelligent.

« ­Le flot des nouvelles ventes va évidemment changer selon les cycles économiques et les événements de marché », précise le spécialiste de ­BMO.

VALEUR ­AJOUTÉE ­RECHERCHÉE

Règle générale, l’investisseur qui se lance dans les ­FNB à gestion active désire un risque moindre, un rendement plus important, un revenu élevé « ou encore un outil qui lui permet de prendre une position selon ce qu’il croit être le prochain secteur ou pays qui offrira des rendements supérieurs à la moyenne », résume ­Raymond ­Kerzérho.

« ­On connaît de gros succès du côté des options. Ces fonds sont de plus en plus utilisés par les conseillers et les portefeuillistes à des fins défensives. Ils peuvent représenter jusqu’aux deux tiers de leurs achats », ajoute ­Alain ­Desbiens.

Mais il reste que pour nombre de professionnels en services financiers, les ­FNB indiciels permettent d’avoir des rendements à long terme plus prévisibles que ceux à gestion active. Et les frais plus élevés de ces derniers viennent nuire à leur rendement à long terme.

Selon les manufacturiers et la stratégie appliquée, les frais peuvent varier de 0,3 à 0,8 % en gestion active, un écart passant du simple au double par rapport à un ­FNB indiciel comparable. Les coûts peuvent même être multipliés par cinq chez les ­FNB à bêta intelligent ou faible volatilité et par dix dans la catégorie des titres à revenu fixe. Un différentiel que le gestionnaire de fonds va justifier par un rendement potentiellement accru.

« ­Avec une rémunération empruntant de plus en plus la forme d’honoraires, le conseiller devient plus indifférent aux frais de gestion dans la mesure où ils sont raisonnables et qu’ils s’expliquent ou se justifient », croit ­Alain ­Desbiens.

« Plus un fonds est actif, moins il est transparent et plus les frais sont élevés. »

– André ­Morin, gestionnaire de portefeuille, ­ Gestion privée ­Peak

LE NERF DE LA GUERRE

André ­Morin en est moins certain. Le gestionnaire de portefeuille de ­Gestion privée ­Peak rappelle que l’industrie est présentement plongée dans une guerre de frais de gestion. Le conseiller n’y est donc pas insensible.

« ­Plus un fonds est actif, moins il est transparent et plus les frais sont élevés. La liquidité du marché va également jouer sur les écarts entre les cours acheteur et vendeur. Sur cet aspect, les ­FNB indiciels sont beaucoup plus négociés et, donc, plus liquides que les ­FNB à gestion active. »

Plus d’activité dans un fonds veut dire plus de changements au contenu du portefeuille. Ils peuvent être apportés sur une base quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle. Le gestionnaire ou manufacturier devrait ainsi communiquer les modifications apportées fréquemment, voire de façon continuelle, ce qui ne se fait pas ou est plus coûteux. Or, détenir un ­FNB indiciel permet de connaître le contenu de son portefeuille instantanément et les changements apportés à l’indice sont peu ou beaucoup moins fréquents, d’où la plus grande transparence de ce type de FNB.

S’il en est peu friand, ­André ­Morin va cependant reconnaître aux ­FNB à gestion active un rôle de complémentarité à l’approche indicielle. « ­Les conseillers les utilisent par mesure défensive, pour contrer la volatilité, pour protéger un rendement, ou pour ajouter un style valeur au portefeuille. Voire greffer une composante plus spéculative au portefeuille. »

Il pense, ici, au ­FNB à effet multiplicateur, qui vient décupler le rendement d’un indice ou même donner un rendement inverse. Mais l’indiciel se voulait une religion pour les ­FNB, ­dit-il. Si l’industrie tend vers la gestion active, il y a risque d’un encadrement réglementaire accru. « ­Plus la réglementation est sévère, plus les frais sont élevés. »

Cette complexité et le manque de transparence du ­FNB à gestion active sont deux reproches généralement formulés à l’endroit des hedge funds. « ­La connaissance du produit est l’élément principal. Nous, manufacturiers, devons vulgariser l’offre », insiste ­Alain ­Desbiens.

L’acceptabilité repose sur trois clés, ­dit-il. Les solutions proposées doivent être transparentes, répondre à un besoin du conseiller et des investisseurs et faire appel à une stratégie explicable.

« Nous, manufacturiers, devons vulgariser l’offre. »

– Alain ­Desbiens, ­vice-président, ­ Québec et ­Atlantique, ­ FNB ­BMO ­Gestion mondiale

Les hedge funds détrônés par les ­FNB

L’année 2016 a permis d’observer un point d’inflexion dans l’industrie des ­FNB, sa taille surpassant celle des fonds spéculatifs.

Elle a connu une croissance rapide l’an dernier avec une entrée nette record de 389 G $US contre des rachats nets de 70 G $US pour les hedge funds. Il s’agit de leur plus importante sortie nette depuis les retraits de 131 G $US comptabilisés en 2009, selon ­ETFGI, une firme indépendante de recherche et de consultation auprès des investisseurs institutionnels basée à ­Londres.

À la fin de 2016, l’actif investi dans les ­FNB dépassait de 530 G $US celui dirigé vers les fonds spéculatifs. ETFGI rappelle que la première industrie célèbre son 27e anniversaire cette année alors que celle des hedge funds est âgée de 68 ans. Toujours selon la firme, l’investissement total dans les ­FNB se chiffrait l’an dernier à 3 548 G $US, répartis entre 6 630 fonds, et celui dans les 8 326 fonds spéculatifs, à 3 018 G $US.

Le cabinet attribue ce déplacement de popularité à des investisseurs de plus en plus désappointés par les frais élevés des fonds spéculatifs, leur performance décevante et le manque de liquidité de ce marché. Les frais de gestion annuels moyens d’un ­FNB ont été de 31 points de base en 2016 alors que la majorité des hedge funds propose la règle du ­2-20, soit 2 % de l’actif et 20 % du rendement. Or, la performance moyenne de ces derniers a été de 5,5 % l’an dernier, selon l’indice composé ­HFRI, contre un rendement de 11,9 % (incluant les dividendes) pour l’indice S&P 500.

L’indice ­HFRI a fait moins bien que le S&P 500 au cours des six dernières années. Leur rendement respectif a été de -1,1 % et 1,4 % en 2015, 3 % et 13,7 % en 2014, 9,1 % et 32,4 % en 2013, 6,4 % et 16 % en 2012, ainsi que -5,3 % et 2,1 % en 2011, selon ­ETFGI.


• Ce texte est paru dans l’édition de mai 2017 de Conseiller.