3Arrivés au ­Québec au mitan de leur vie ou même plus tard, les immigrants rencontrent des défis financiers venant parfois compliquer leurs plans de retraite. Comment les aider à vivre avec les meilleurs revenus possible?

Kamal ­El ­Afif travaille comme planificateur financier dans une succursale de ­BMO du ­centre-ville de ­Montréal. Sa clientèle diversifiée compte plusieurs immigrants. Selon lui, le manque d’information représente le plus grand défi auquel ils font face en matière d’­épargne-retraite et de finances.

« ­Certains outils d’épargne comme le ­REER, le ­REEE et le ­CELI ne ressemblent à rien de ce qui est offert dans leur pays d’origine, le coût de la vie ici est différent et complique la planification budgétaire, les règles fiscales ne sont pas pareilles, bref, il y a tout un tas de choses à apprendre », ­explique-t-il.

Il donne l’exemple du ­REER. Plusieurs immigrants reculent lorsqu’ils comprennent que leur argent sera plus ou moins bloqué jusqu’à l’âge de la retraite. Plus mobiles que les ­Québécois d’origine, ils ne sont pas certains de rester ici jusqu’à la retraite. Par contre, plusieurs se ravisent lorsqu’ils apprennent qu’ils pourraient utiliser le régime d’accession à la propriété pour acquérir une maison.

M. El ­Afif distingue deux catégories d’immigrants. Les étudiants étrangers qui décident de s’installer au pays pour de bon connaissent généralement mieux le système canadien. Leur situation est aussi plus simple, car ils n’ont généralement pas beaucoup d’épargne dans leur pays d’origine. Ils sont en début de parcours et se montrent plus ouverts à investir et planifier à long terme.

À l’inverse, les immigrants arrivés dans la trentaine, quarantaine ou cinquantaine sont habitués à un système différent. Ils peinent souvent à trouver un emploi stable et payant. Beaucoup recommencent à zéro. Pour eux, la retraite n’est pas une priorité, ils doivent parer au plus urgent.

« ­Il faut bien comprendre leur situation et savoir leur expliquer les avantages et désavantages des divers programmes et outils d’épargne afin d’en arriver à établir une planification financière personnalisée », précise ­Kamal ­El ­Afif.

«Certains outils d’épargne comme le ­REER, le ­REEE et le ­CELI ne ressemblent à rien de ce qui est offert dans leur pays d’origine.»

– Kamal ­El ­Afif

Prestations de retraite amputées

Les régimes de retraite publics constituent une part importante de la retraite de bien des immigrants, mais le calcul des versements est compliqué par plusieurs règles. « ­Le montant de la pension de la ­Sécurité de la vieillesse (SV), par exemple, dépend du nombre d’années de résidence au pays », explique ­Abdelaziz ­Malek, spécialiste mobile en investissements à ­CIBC, qui se déplace parfois pour des rencontres à domicile. Ce dernier compte de nombreux clients immigrants, surtout d’origine marocaine.

En effet, la règle de base de la ­SV stipule que pour toucher les pleines prestations, il faut avoir habité au ­Canada pendant 40 ans après l’âge de 18 ans. Un immigrant doit y avoir résidé au moins dix ans après sa majorité pour avoir droit à un quelconque montant. Ainsi, s’il s’établit au ­Canada à 42 ans et qu’il prend sa retraite à 65 ans, il aura passé 23 années au pays. L’État fait le calcul suivant : 23/40 = 57 %. Le montant se limitera donc à 57 % des pleines prestations. Le ­Canada a toutefois signé des accords de sécurité sociale avec 58 pays qui empêchent, dans certains cas, cette réduction du montant versé.

Le ­Supplément de revenu garanti (SRG) n’est pas soumis à cette règle et les immigrants peuvent le recevoir en fonction des mêmes critères que tous les autres ­Canadiens, à condition d’avoir habité au moins dix ans au pays. Dans le cas d’une personne n’ayant aucun autre revenu et touchant une prestation de ­SV amputée en raison de son arrivée tardive au pays, le montant du ­SRG peut même se voir bonifié. Par ailleurs, si un immigrant repart prendre sa retraite dans son pays d’origine, il ne touchera la ­SV que s’il a habité au moins vingt ans au ­Canada à l’âge adulte.

Pour ce qui est du ­Régime de rentes du ­Québec (RRQ), il recevra un versement en fonction de ses cotisations, comme tous les autres ­Québécois. « ­Puisque ces travailleurs ont résidé moins longtemps au ­Québec, ils ont donc moins cotisé, ce qui diminuera d’autant leurs prestations de ­RRQ », souligne M. Malek.

Notons que le ­Québec a signé une entente de sécurité sociale avec 37 pays. Elle permet aux immigrants de recevoir des prestations d’un régime étranger ou de devenir admissibles à des versements du ­Régime de rentes du ­Québec au prorata du temps travaillé dans l’un de ces pays.

Au ­Québec, en 2015, le revenu annuel total moyen d’un immigrant était de 37 468 dollars, contre 43 724 dollars pour les personnes nées dans la province.

Source : ­Statistique ­Canada

Les immigrants arrivent au ­Canada avec en moyenne 47 000 dollars en poche, dont ils dépensent plus de la moitié pour s’installer.

Source : ­BMO

Des revenus de l’étranger

Les individus qui ont passé une partie de leur vie professionnelle dans un autre pays peuvent y avoir accumulé de l’épargne, y avoir cotisé à des régimes de retraite d’employeur ou y détenir des biens. Ils peuvent aussi avoir droit à des prestations du régime public de leur pays d’origine.

« ­La première chose à faire en les rencontrant est d’établir une liste de tous leurs actifs (liquide, immobilier, placements, bijoux de valeur, etc.) et de les aider à en informer les autorités fiscales du pays d’accueil afin d’éviter des désagréments plus tard », conseille ­Hadi ­Ajab, planificateur financier au ­Groupe financier ­PEAK. Il dessert une clientèle composée en partie d’immigrants français, maghrébins, libanais et ­moyen-orientaux.

«La première chose à faire en les rencontrant est d’établir une liste de tous leurs actifs (liquide, immobilier, placements, bijoux de valeur, etc.) et les aider à en informer les autorités fiscales du pays d’accueil.»

– Hadi ­Ajab

Il donne l’exemple de la vente d’un terrain ou d’une propriété à l’étranger dont on voudrait rapatrier le profit au ­Québec. Si les autorités fiscales ont été informées que le client possède une maison à l’étranger, le profit sera imposé comme un gain en capital. Dans le cas contraire, il pourrait être considéré comme un revenu supplémentaire et imposé comme tel.

Les immigrants peuvent généralement recevoir au ­Canada les prestations de régimes de retraite publics auxquels ils ont droit dans leur pays d’origine. « ­Toutefois, les répercussions sur leurs finances varieront en fonction des différences sur les plans du coût de la vie et du taux de change entre le ­Canada et leur pays d’origine », note M. Ajab. Effectivement, un retraité français recevant des prestations de retraite émises en euros et converties en dollars canadiens en tirera davantage profit que le prestataire d’un régime d’un pays en développement.

Qui dit revenus dans deux pays dit crainte de double imposition. ­Pierre-Franck ­Honorin, directeur, ­Développement de la clientèle, ­Nouveaux arrivants et communautés culturelles au ­Mouvement ­Desjardins, se fait rassurant. « ­Le ­Canada dispose de conventions fiscales avec de nombreux pays qui évitent la double imposition, mais il faut tout de même vérifier, car il reste des États qui ne participent pas à de telles ententes », ­dit-il.

De fait, le ­Canada a signé une centaine d’accords de ce type. Le ­Québec a établi une convention fiscale avec la ­France et sa législation tient compte des ententes signées entre le ­Canada et d’autres pays. Règle générale, un immigrant doit déclarer ses revenus dans le pays où ils ont été réalisés et y payer les impôts. Il doit aussi les déclarer au ­Canada et au ­Québec, mais obtiendra alors un crédit d’impôt couvrant le montant imposé dans l’autre territoire.

D’autres règles peuvent toutefois compliquer la circulation de l’argent d’un pays à l’autre. « ­Au ­Maroc, par exemple, le dirham n’est pas convertible à l’étranger, il faut donc changer ses dirhams au ­Maroc, puis ramener l’argent au ­Canada, illustre ­Abdelaziz ­Malek. Or, l’Office des ­Changes marocain surveille de très près les sorties d’argent du pays. Si un immigrant possède un passeport marocain, il pourra retirer un maximum d’environ 5 000 dollars par année, à moins d’avoir une autorisation de l’Office pour en sortir davantage. Heureusement, les retraités jouissent d’une exception et n’ont pas à se conformer à ce plafond de 5 000 dollars. »

Sans compter que le taux de change varie au fil des années et peut fragiliser les régimes de retraite publics à l’étranger. Cela complique d’autant la planification de la retraite à moyen et long terme. Par exemple, 100 lires turques donnaient 33,26 dollars canadiens en décembre 2017, contre 24,21 dollars en novembre 2018, une baisse de plus de 27 %. Les retraités turcs recevant un revenu de retraite de leur pays d’origine qu’ils doivent convertir en dollars canadiens sont donc fortement touchés.

«Le ­Canada dispose de conventions fiscales avec de nombreux pays, qui évitent la double imposition, mais il faut tout de même vérifier, car il reste des États qui ne participent pas à de telles ententes.»

– ­Pierre-Franck ­Honorin

Une planification complète

L’assurance et la succession, des parties importantes d’une planification financière intégrée, peuvent aussi présenter quelques particularités pour les immigrants, bien que les besoins à cet égard soient généralement les mêmes pour tous les Québécois. « ­Certains immigrants souhaitent être enterrés dans leur pays d’origine et des assurances offrent des montants pour le rapatriement des corps, incluant un billet d’avion pour une personne accompagnatrice », souligne M. Honorin.

Il ajoute qu’il pourrait être pertinent de souscrire une assurance vie à des fins successorales. « ­Dans certains pays, lorsque vous décédez, vous êtes imposé sur le capital et non sur un éventuel gain en capital à la suite d’une hausse de la valeur d’un actif », explique M. Honorin. Si vous avez deux maisons dont la valeur totale équivaut à 800 000 dollars, la succession paiera de l’impôt sur 800 000 dollars et non seulement sur la hausse de leur valeur depuis le moment où vous les aviez acquises. Il devient donc intéressant d’avoir une protection contre ce risque financier.

Hadi ­Ajab rappelle l’importance d’avoir un testament notarié dans une des langues officielles du pays où il sera appliqué. Si le testament d’un immigrant est rédigé en mandarin, la traduction en français au ­Québec sera longue et coûteuse et pourra prêter flanc à des interprétations juridiques différentes.

M. Ajab suggère d’avoir un testament dans la langue de ­Molière pour les actifs détenus ici et un autre dans la langue du pays d’origine pour les actifs que l’on y possède. « ­Cela assure que des dispositions de l’un des testaments n’annulent pas ou ne contredisent pas celles de l’autre », ­précise-t-il.

Selon lui, les conseillers doivent absolument éviter de tenir pour acquis que leurs clients nouveaux arrivants connaissent les outils de placement ou d’assurance disponibles au ­Canada ou encore les règles liées aux régimes de retraite publics ou à la fiscalité. « ­Il faut toujours donner des explications à nos clients, mais c’est encore plus vrai avec les immigrants, ça évite de graves erreurs ! »

Trois programmes à connaître

Le ­Québec possède trois programmes d’immigration pour les gens d’affaires, qui présentent des particularités financières.

Immigrants entrepreneurs

Pour pouvoir s’établir au ­Québec afin d’exploiter une entreprise, ils doivent effectuer un dépôt de garantie de 200 000 dollars s’ils s’installent à l’extérieur de la ­Communauté métropolitaine de ­Montréal (CMM) ou de 300 000 dollars à l’intérieur de la ­CMM. Ce dépôt leur est remis une fois que le projet d’affaires est réalisé. Ils doivent aussi disposer, seuls ou en couple, d’un avoir net minimal de 900 000 dollars.

Immigrants investisseurs

Ils doivent disposer, seuls ou en couple, d’un avoir net d’au moins 2 M$ et signer une convention d’investissement de 1,2 M$ avec un courtier ou une société de fiducie autorisés. Il s’agit d’un placement de cinq ans sur lequel l’investisseur ne touchera aucun intérêt. Les revenus générés serviront à financer deux programmes d’aide aux entreprises du ­Québec.

Immigrants travailleurs autonomes

Pour pouvoir s’établir au ­Québec et créer leur propre emploi, ils doivent disposer d’un avoir net minimal de 100 000 $, seuls ou en couple.

Pour aller plus loin


• Ce texte est paru dans l’édition de mars 2019 de Conseiller.
Vous pouvez consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
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