Daniil Peshkov / 123RF

C’est en mai que survient la tendance saisonnière la plus connue du monde de la finance : « ­Sell in ­May and go away » (vendez en mai et fuyez, traduction libre). Mais suivre l’adage à la lettre pourrait s’avérer être une erreur. Voici pourquoi.

Cette expression provient d’un vieux dicton anglais : « ­Sell in ­May and go away, and come on back on ­St. Leger’s ­Day ». Traditionnellement, les aristocrates, commerçants et banquiers quittaient ­Londres en mai pour la campagne afin d’échapper à la chaleur des mois d’été, pour finalement revenir à la ­St. Leger’s ­Day, soit la dernière course de chevaux du calendrier anglais, qui se déroule à la ­mi-septembre.

Les ­Américains, souvent en vacances entre le Memorial Day et la fête du ­Travail, ont aussi repris à leur compte cette devise. Cependant, l’accélération de l’information, de la technologie et des marchés boursiers pourrait avoir diminué l’effet de cette tendance en permettant aux investisseurs d’y réagir rapidement.

Cette stratégie consiste à vendre ses titres boursiers en mai pour devancer une baisse ou un ralentissement périodique (assouplissement saisonnier) sur les marchés des actions, pour ensuite y revenir acheter en novembre, en évitant ainsi la période la plus volatile de l’année, qui se déroule entre mai et octobre.

Celle-ci offre en effet une moins bonne performance que l’autre moitié de l’année. Par exemple, le ­Dow ­Jones affiche un rendement moyen de seulement 0,3 % entre mai et octobre, alors qu’il obtient un rendement de 7,5 % entre novembre et avril. Plusieurs secteurs sont cycliques et terminent en effet leur période haussière au début de mai.

Certains croient donc à tort qu’il faut tout vendre en mai, alors que de nombreuses journées durant le mois offrent de bonnes performances. Beaucoup d’investisseurs recommandent plutôt de se diriger vers des secteurs moins volatils afin de diminuer le déséquilibre du portefeuille.

TOUT EST DANS LA FIN

Les premiers ainsi que les derniers jours du mois ont tendance à être positifs, alors que le reste du mois demeure plutôt dans le rouge. La fin de mai est habituellement une bonne période. Les investisseurs ont tendance à ajuster leurs portefeuilles pour obtenir une meilleure performance après un mois plutôt léthargique.

On appelle ce moment les « super seven days » (Thackray’s 2018 ­Investor’s ­Guide). Ces « sept super jours » comprennent les quatre dernières journées du mois de mai et les trois premières de juin et affichent habituellement de bons résultats. Par exemple, de 2006 à 2016, négocier activement durant les derniers jours de mai a permis de produire en moyenne des gains de 0,5 % chaque année pendant les « super seven days ». Pour le reste, juin a tendance à être négatif.

Malgré ces croyances, l’effet « sell in ­May » semble s’être dissipé au cours des dernières années. Les ­Bourses américaines performent bien pendant ce mois. Le S&P 500 a enregistré une hausse moyenne de 1,58 % sur les cinq dernières années, tandis que le ­Dow ­Jones tire son épingle du jeu, avec une avance moyenne de 0,81 % depuis cinq ans. Toutefois, le grand gagnant des indices américains est sans équivoque le ­NASDAQ, qui obtient une moyenne de 3,13 % depuis les cinq dernières années, alors que plusieurs investisseurs hésitent entre le conserver pour accumuler de possibles gains ou le vendre pour éviter les potentielles pertes de mai.

LE MOIS DE LA TECHNO

Deux secteurs du S&P 500 sont aux antipodes en mai, soit le secteur de l’énergie, qui chute, et celui de la technologie, qui grimpe fortement.

L’énergie traverse une période difficile durant le mois, avec une performance moyenne de -1,45 % depuis les cinq dernières années et de -2,09 % depuis 10 ans. Elle vit donc vraisemblablement une tendance baissière en mai, alors que les raffineries terminent leur cycle d’entretien, réduisant leur production d’huile de chauffage pour retourner à la production d’essence. L’augmentation de l’offre d’essence contribue ainsi à l’affaiblissement des prix.

Les deux secteurs gagnants du mois de mai aux ­États-Unis sont la technologie et la santé. Le ­NASDAQ a tendance à fortement augmenter à ce moment de l’année, car le secteur de la technologie, dont il est largement composé, offre généralement une belle performance avec une progression moyenne de 3,84 % au cours des cinq dernières années.

Le secteur de la santé se démarque également en mai. Avec un rendement moyen de 2,18 % sur cinq ans, il mérite d’être considéré. Cependant, les nombreuses fusions et acquisitions des dernières années dans ce domaine pourraient avoir faussé les données. Je prendrais donc ces chiffres avec un grain de sel.

Le dollar américain rebondit au mois de mai, après deux mois de léthargie, notamment un mois d’avril difficile. Face au huard, il présente une augmentation moyenne de 1,64 % pendant cette période depuis les cinq dernières années. Les snowbirds qui ont accumulé des dollars américains en avril ont une bonne raison de sourire le mois suivant.

En ­Europe, quelques marchés sont plus intéressants que d’autres, notamment la ­Bourse de ­Francfort, en ­Allemagne. Son indice, le ­DAX, performe bien en mai, enregistrant en moyenne une hausse de 2,47 % depuis les cinq dernières années.

Du côté des matériaux, la situation est peu reluisante en mai. Les métaux, l’or, l’argent, le palladium et l’aluminium vivent de mauvais jours. Au cours des cinq dernières années, l’or obtient habituellement une performance négative pendant cette période, avec une moyenne de -2,95 %, tandis que l’argent glisse de -3,30 %. La tendance se confirme davantage pour l’argent lorsque l’on regarde les chiffres de la dernière décennie, soit une baisse moyenne de -1,99 %.

Le palladium ne fait guère mieux, avec une diminution moyenne de -2,58 % sur cinq ans et de -2,29 % depuis 10 ans, tout comme l’aluminium, qui enregistre un effritement moyen de -2,41 % sur cinq ans et de -3,35 % dans la dernière décennie.

En voyant ces données, il semble manifeste que le secteur des matériaux en général et des métaux en particulier est à éviter au mois de mai. Plusieurs sociétés qui affichent une corrélation élevée avec ces derniers auront tendance à suivre la dégringolade.

AU ­CANADA

Du côté des marchés canadiens, c’est le calme plat en mai. Au cours des cinq dernières années, le marché a descendu de -0,17 % en moyenne, mais obtient une meilleure note sur dix ans, avec une avance se situant autour de 0,49 %.

Comme aux ­États-Unis, le secteur des matériaux est directement touché par la déconfiture des métaux. Les matériaux ont décru de -2,19 % en mai depuis les cinq dernières années.

Le secteur énergétique affiche lui aussi une performance plus faible durant ce mois. Tout comme son homologue américain, il ne connaît pas de reprise au mois de mai et baisse en moyenne de -1,94 % sur cinq ans pendant cette période. Le cycle d’entretien des raffineries tire à sa fin et ceci semble causer des fluctuations.

Les secteurs gagnants de mai sont la consommation discrétionnaire ainsi que la santé. Avec une élévation moyenne de 2,84 % depuis cinq ans, la consommation discrétionnaire se démarque à la fin du mois de mai et pendant les « super seven days », tandis que les investisseurs recherchent des positions un peu plus audacieuses. Ce secteur possède une tendance haussière à court terme puisque le mois de juin affiche habituellement une baisse moyenne de -0,19 % sur cinq ans.

De son côté, la santé tire également son épingle du jeu en mai, avec une croissance moyenne de 4,74 % dans les cinq dernières années et de 1,85 % sur 10 ans.

UNE PERFORMANCE ALLÉCHANTE !

Cependant, il faut prendre ces données avec prudence, car elles comprennent la forte hausse qu’a connue ­Valeant, cette société pharmaceutique lavalloise qui a procédé à plusieurs acquisitions et majorations du prix de ses médicaments, se retrouvant au sommet de la ­Bourse de ­Toronto en termes de capitalisation boursière. La croissance momentanée de ­Valeant vient selon moi fausser les données de mai dans la santé. L’entreprise s’est maintenue au sommet pour quelques jours seulement, pour ensuite passer de héros à zéro après qu’on eut demandé aux dirigeants de témoigner devant le ­Congrès américain pour justifier les flambées du prix de ses médicaments. La société a dû vendre plusieurs éléments d’actif et aujourd’hui, il n’en reste que quelques vestiges.

Il faut se rappeler que les données statiques sont intéressantes, mais doivent être combinées à d’autres études pour parvenir à une décision concrète d’investissement. « ­Sell in ­May and go away » est un dicton populaire en finance, mais le prendre à la lettre n’est ­peut-être pas une bonne idée. Diminuer l’exposition au risque peut s’avérer une option intelligente, mais tout liquider au mois de mai n’est certainement pas la meilleure stratégie à adopter. Comme un autre dicton populaire le dit si bien : la modération a bien meilleur goût.

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Philippe ­Pratte est président, chef des investissements et gestionnaire de portefeuille chez ­Pratte ­Gestion de portefeuilles.

Les opinions (y compris les recommandations, s’il y a lieu) exprimées dans le présent billet sont celles de l’auteur seulement et ne représentent pas nécessairement celles de ­Pratte ­Gestion de portefeuilles, ni celles de ­Conseiller. Ce texte ne doit pas être considéré comme un conseil personnel de placement ou une sollicitation d’achat ou de vente de titres. Les renseignements qu’il contient proviennent de sources considérées comme fiables, mais leur exactitude et leur exhaustivité ne peuvent être garanties. L’auteur, ­Pratte ­Gestion de portefeuilles et ­Conseiller n’assument aucune responsabilité quant aux erreurs qui pourraient s’y glisser.


• Ce texte est paru dans l’édition de mai 2018 de Conseiller.