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Au seuil de 2017, éloignons-nous un temps de la loi 188 et de sa grossesse à la durée interminable. Jetons un coup d’œil sur l’avenir de ces multiples investissements que nous distribuons, même si nous ne savons pas si nous pourrons encore les distribuer demain.

Note liminaire : ce texte a paru en novembre 2011 dans le bulletin de l’Association des MBA du Québec. Il reste d’actualité, sauf une courte, mais capitale actualisation dans la section Pétrole et énergie.

Mais que sont donc nos sympathiques voisins américains devenus? Sont-ils encore les leaders mondiaux qu’ils ont été au 20e siècle? Les luttes intestines entre les républicains et les démocrates vont-elles provoquer une chute irrémédiable?

La « religiosité intégriste » va-t-elle continuer à se développer dans l’Amérique profonde? Va-t-elle aveugler nos voisins du Sud au point de les pousser vers le sous-développement, à l’instar de certains mouvements islamistes?

Charia, Torah ou Bible, des lois vieilles comme le monde, mais interprétées et appliquées avec des myopies variables. Vont-elles redevenir le livre de poche de chaque citoyen?

Albert Einstein a déjà déclaré : « Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation ». Ce grand penseur de notre temps aura-t-il raison?

Économie nationale et internationale

Remontons le temps jusqu’en 1946, lorsque René Grousset[1], historien français, écrivait :

« D’autre part, l’équipement économique des 400 millions de Chinois va, pendant des décades, absorber la surproduction américaine, résoudre, de New York à San Francisco, le problème du chômage, donner un champ d’action à cette force énorme que sa victoire planétaire eut risqué de laisser sans emploi. Mais il faut bien prévoir qu’à ce rythme un jour viendra où le “continent chinois”, Nouvelle Amérique, sera effectivement outillé. Ce jour-là, l’actuel débouché asiatique de l’usine américaine se fermera à celle-ci, pis encore, se transformera contre elle, sur tous les marchés, en un redoutable concurrent. […] En vertu de quel néo-racisme, par quel barrage contre-nature empêchera-t-on les lois démographiques de jouer ici? Problèmes de l’an 2000, déjà présents. »

Et voilà, les États-Unis avaient atteint le sommet de leur puissance industrielle dans les années 1950. Ils semblent ne plus y être! Mais le plus grave est que leur base industrielle continue de rétrécir comme peau de chagrin. La moindre brosse à cheveux est fabriquée en… Chine.

Pétrole et énergie

En 1938, les États-Unis exportaient leurs surplus de pétrole vers le Japon. Le boom économique des années 1960 les a transformés en importateur net d’énergie. Un déficit qui n’a cessé de croître dans les 50 années qui ont suivi, à un point tel que le pétrole était devenu partie intégrante des « intérêts supérieurs de la Nation ».

En clair, ceci signifie que le gouvernement des États-Unis était prêt à entrer en guerre pour obtenir du pétrole. Les guerres d’Irak en sont les témoins.

Une nation dont le bien-être dépend à ce point de ses importations d’énergie est-elle encore indépendante? Une nation qui vit à ce point dans le confort et le luxe importés peut-elle survivre longtemps comme si elle était un chef de file? Se poser ces questions, n’est-ce pas y répondre?

Après les attentats du 11 septembre 2001, les Américains ont cherché à s’affranchir de cette faiblesse stratégique. Ils ont progressivement développé de nouvelles techniques d’extraction d’énergie; la production américaine a augmenté assez rapidement (pétrole et gaz de schiste) pour rétablir l’équilibre.

Le 5 janvier 2016, les États-Unis ont exporté un chargement de pétrole pour la première fois depuis les années 1960. Ils sont redevenus énergétiquement indépendants. C’est là une grande sécurité pour tous les résidents d’Amérique du Nord.

Alimentation

Voici un sujet dont il rarement question. Ce secteur est en excellente santé et les médias n’ont donc rien à en dire ou à en écrire. Sauf quelques détails comme la malbouffe et l’obésité…

Les États-Unis disposent des meilleures ressources alimentaires possibles : céréales du Midwest, bétail et viandes de l’ouest, fruits des vergers et légumes des grands potagers que sont la Californie et la Floride.

Mais cette abondance a un côté fragile : celui des tracteurs énergivores qui ont réduit les besoins de main-d’œuvre agricole. Si, en Amérique du Nord, un seul homme peut cultiver 100 hectares grâce à son tracteur et ses accessoires, en Asie, il faut 200 hommes pour cultiver 100 hectares, selon l’Atlas 2010 du Monde diplomatique.

En cas de vraie crise pétrolière, d’embargo total, comment seront semés et récoltés les semences et les fruits de la bonne terre américaine?

Heureusement, l’utilisation de nos tracteurs agricoles ne dépend plus, depuis peu, du Moyen-Orient. Soyons-en soulagés pour nos oranges de Floride, nos pêches d’Ontario, notre blé des plaines centrales et nos artichauts de Californie.

Monnaie, crédit, finances et capitalisme

Ouvrez l’Atlas 2010 du Monde diplomatique aux pages 12 et 13. Intitulée Le capitalisme, de crise en crise, cette section comporte plusieurs diagrammes très instructifs. On y lit notamment que les transactions boursières quotidiennes réelles (achat d’un titre contre paiement) représentent seulement 2,3 % de la masse des transactions.

Les transactions du marché des changes (monnaies et devises internationales) constituent 27 %, soit 11 fois les besoins nécessaires aux transactions réelles. Viennent ensuite les produits dérivés (pari à court terme sur l’évolution de la valeur d’un produit réel, fictif ou inventé, comme les crédits carbone), qui occupent 71 % d’un espace transactionnel non règlementé. Les prises de risques peuvent donc être illimitées et ceci, avec des capitaux limités.

C’est ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie. Les Américains sont champions en la matière et refusent tous les appels européens pour établir quelques salutaires, et donc sérieuses, réglementations. Gagner de l’argent avec rien est devenu le but principal du complexe militaro-politico-financier américain.

Cette citation extraite d’un discours du troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, tenu en 1802, était-elle prémonitoire?

« Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la déflation, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquise ».

Combien d’Américains, dont les maisons ont été saisies dans les années 2007 et suivantes, auraient aimé avoir un Thomas Jefferson au bureau ovale il y a quelques années plutôt que George W. Bush et Barack Obama?

Et enfin : politique

Devons-nous rappeler ici les luttes incessantes et misérables aux assemblées américaines, Sénat et Chambre des représentants, pour empêcher tout nettoyage et toute réforme du système financier? Obama n’a peut-être pas eu le courage d’aller au bout de ses convictions et a manqué de leadership, mais les républicains ont préféré saboter toute mesure efficace de redressement de l’économie. Relisez Joseph Stiglitz à ce sujet[2].

Est-il possible de croire en l’avenir d’un pays aussi aveuglément divisé que les États-Unis d’aujourd’hui?

Si nous prenons l’Amérique comme une entité isolée du reste du monde, nous nous afficherons pessimistes et citerons la prophétie d’Ernest Lavisse (historien français, 1842-1922) : « La faculté de conduire l’histoire n’est point une propriété perpétuelle »[3]. C’est le déclin de l’empire américain.

Par contre, si nous comparons l’Amérique au reste du monde, nous redevenons optimistes, car un jour les oppositions s’atténueront, mais surtout parce que le peuple américain possède une extraordinaire capacité de rebondir, de redémarrer et de redevenir créatif… dans le fonds de son garage, comme Steve Jobs.


[1] René Grousset, Bilan de l’histoire, Plon, 1946, page 236.

[2] Joseph Stiglitz, Le Triomphe de la cupidité, Les Liens qui Libèrent, 2010, 473 pages.

[3] René Grousset, Bilan de l’histoire, Plon, 1946, page 239.