Photo : tashatuvango / 123RF

C’était au Manoir Rouville-Campbell à Mont-Saint-Hilaire à l’automne 2016. Je participais à une journée d’étude sur la conformité, journée très instructive. Non seulement les conférenciers étaient intéressants et leurs propos bien structurés, mais les conversations avec les collègues le furent aussi. En particulier, celle-ci.

Conformité = rouleau compresseur totalitariste par infiltration lente et pernicieuse

La seconde personne assise à ma droite au déjeuner travaillait dans une grande institution financière québécoise. Le sujet de la conversation était, évidemment, la conformité. Des échanges moyennement intéressants se faisaient posément. On en vint à parler de la répartition d’actif entre titres de propriété et titres de créance, entre actions et obligations. Des arguments valables en faveur de l’un et de l’autre étaient formulés, en particulier sur la répartition d’actif à la retraite.

La première fumée : petite interrogation

Lorsque le représentant de la grande institution financière québécoise déclara : « chez nous, nous devons, pour un retraité, placer au moins 50 % du portefeuille en obligations, sinon la conformité refusera son approbation au plan d’investissement ». Il causa toute une surprise.

Ainsi, la conformité de cette grande institution financière, dans son tout-puissant anonymat et sans jamais avoir rencontré un client, dispose d’un pouvoir papal d’excommunication!

Je retins mon souffle devant un tel obscurantisme. Les choses en restèrent là et nous retournâmes dans la salle de conférence pour la suite du programme de la journée. Cette information fut classée dans un petit coin de mon cerveau, au cas où…

La seconde fumée : vers la route de la servitude

Cette fois, c’est un coup de téléphone que je reçois, en septembre 2018, pour une consultation sur un choix d’investissement. Mon interlocuteur, que j’appellerai « Monsieur X », me raconte une histoire d’horreur : il a contacté un représentant d’une grande institution financière québécoise (la même que celle-ci-dessus!) à qui il a exposé son souhait d’investissement. Il s’agissait de deux fonds, solides mais très fluctuants, d’une grande institution financière mondiale spécialisée en fonds d’investissement.

Que lui répondit le représentant de la grande institution financière québécoise? « Je ne puis réaliser votre souhait, car mon service de conformité ne l’approuvera pas. Il faut vous adresser à un courtier indépendant qui pourra peut-être le faire ». Ce représentant est, je crois, un homme honnête et intelligent. Ce sont deux grandes qualités.

J’ai alors questionné Monsieur X sur ses connaissances et son comportement financiers afin de connaître sa tolérance au risque et déterminer s’il était capable de résister à l’importante volatilité des fonds dans lesquels il voulait investir ses 140 000 $. Je lui ai abondamment souligné les fortes fluctuations de ces produits comparées à son risque comportemental d’investisseur moyennement expérimenté. Je lui ai recommandé de ne pas tout placer dans ces deux fonds et d’investir une partie dans un fonds d’actions plus sûr. Sur ce, et à sa demande, je l’ai recommandé à un collègue qui détient les permis requis pour effectuer des investissements. Ainsi fut-il.

Troisième alerte : sur la route de la servitude

Avant de décrire la troisième alerte, qu’est-ce que la route de la servitude?

La Route de la servitude (The Road to Serfdom), Friedrich Hayek, 1944, University of Chicago Press, 248 pages.

Prix Nobel d’économie, l’économiste Friedrich Hayek fait paraître en 1944 son ouvrage le plus lu, La Route de la servitude. Il s’agit d’une analyse du totalitarisme qui se positionne à contre-courant des grandes idéologies qui dominent l’époque, soit le nazisme et le communisme. La thèse centrale en est que la socialisation de l’économie et l’intervention massive de l’État sur le marché débouchent sur la suppression des libertés individuelles.

Revenons à notre troisième alerte.

L’histoire se passe cette fois tout récemment chez un courtier indépendant en épargne collective. Le hasard d’une assemblée de conseillers en services financiers m’a mis en contact avec une de ses représentantes, qui m’a longuement parlé de ses misères avec le service de conformité. Elle m’a confirmé par courriel ce qui suit :

 « […] Sans compter que nous devons inscrire que les plus de 70 ans doivent obligatoirement indiquer un horizon temporel de moins de 10 ans, en l’occurrence entre 6 et 9 ans. Donc, la réglementation a décidé pour cette personne sans la consulter. »

Petite remarque : selon le tableau annuel de l’IQPF, l’espérance de vie d’un homme de 70 ans est 86 ans, celle d’une femme est 90 ans, soit de 16 à 20 années de vie devant soi! N’est-ce pas du long terme, cela? Qui dit long terme dit actions dans le portefeuille. Bien sûr, pas n’importe quel type d’actions.

Combien de formations ne sont-elles pas créées justement en vue d’enseigner à penser au long terme, tant pour le conseiller que pour son client?

Mais voilà : sa seigneurie La Conformité en a décidé autrement sur la base d’une information plus ou moins bien encodée dans un logiciel planté dans un ordinateur. Elle ne connaît pas le client, sauf son âge. La conformité n’a jamais rencontré le client, mais elle décide pour le client ce qui est bon pour lui!

Ici, il semble que la conformité ait décidé que tous les clients âgés sont des vieillards débiles et vulnérables. Bien sûr, il existe des aînés vulnérables ou atteints de problèmes cognitifs qu’il faut protéger, mais ils ne représentent pas la majorité.

La conformité réussit ainsi un tour de force : elle déforme une vérité qu’elle ne connaît même pas.

J’ai rencontré deux autres représentants de cette même moyenne institution financière. Ils m’ont confirmé plusieurs cas dans lesquels le service de conformité agit avec un aveuglement digne d’un algorithme. Je ne répéterai pas dans ce texte les mots « impolis » utilisés par ces conseillers, bien qu’ils soient utilisés avec justesse.

Après plus de 30 années de carrière en planification financière et principalement en gestion d’investissement et de portefeuille, je reconnais volontiers qu’un contrôle de la qualité du travail des conseillers est utile et nécessaire. Un directeur de succursale m’a récemment signalé souhaiter « se défaire » de deux représentants dont le travail manque de qualité.

Mais la conformité ne fait qu’un travail mécanique et exclusif de l’utilisation de l’intelligence humaine. Elle est devenue invasive, réductrice, aveugle, coercitive. La conformité tente maintenant de priver le client de son droit de choisir ses investissements en toute liberté. Le conseiller devra-t-il bientôt invoquer la Charte des droits et libertés pour pouvoir effectuer un travail de qualité? J’ai bien dit : qualité, et non pas conformité. Mais ces gens de la conformité sont-ils capables de comprendre la différence de signification entre ces mots?

Nous ne sommes plus à l’époque où les rois de France pouvaient embastiller leurs sujets selon leur bon plaisir. La peur régnait partout. Tristement, je perçois maintenant un climat de crainte et d’exaspération se développer lentement à cause de cette perte de liberté de travail, perte causée par la conformité.

À l’origine conçue dans un noble idéal, la conformité n’est plus aujourd’hui qu’un fatras de petites règles administratives empilées en petits tas de contradictions concentrées dans une fiche-client super-informatisée. Où sont donc la compréhension du client et de sa situation financière et comportementale par un conseiller compétent?

Je remarque en particulier le manque de communication entre la conformité et les représentants. Celle-ci semble travailler en vase clos. Jadis, avant ma semi-retraite, j’ai pu discuter plusieurs fois avec les gens de la conformité.

Ces discussions ont permis de clarifier plusieurs situations et de résoudre des problèmes. Je comprends que maintenant c’est de moins en moins possible.

C’est cela, le rouleau compresseur totalitariste! C’est Hayek qui avait raison.

Ah! s’il avait pu piloter cet avion! Mais c’est un État mêle-tout et un tantinet dictatorial qui se trouve aux commandes par l’intermédiaire d’une Autorité qui agit pernicieusement, lentement, presque silencieusement.

Son objectif ne serait-il pas de supprimer la liberté de jugement du conseiller compétent? Voire la profession?

Jean Dupriez, LL.L. DAE, Pl. Fin.


Note : Si vous avez subi personnellement un cas bien documenté d’aberration de la conformité, signalez-le-moi en me contactant. Peut-être arriverons-nous ensemble à remettre la conformité sur les rails de l’intelligence et de la qualité. Après la loi 141, le combat démocratique continue!