Pour le début de ma retraite et après plus de 30 ans de carrière en planification financière, je me suis permis un texte plus léger. J’ai décidé de faire un retour dans le temps pour voir comment la variation des données économiques, fiscales et financières ainsi que l’avancement technologique ont influencé notre travail de planificateur financier.

Moi qui ai œuvré principalement en fiscalité, j’ai toujours eu l’impression que les règles et données fiscales variaient considérablement. Demandez à un fiscaliste de vous montrer la Loi de l’impôt sur le revenu du début des années 90, beaucoup moins volumineuse qu’aujourd’hui, pour comprendre l’ampleur des changements. Par contre, une analyse succincte montre que les écarts de taux d’impôt personnels sont peu importants.

Au cours des années 80, le taux effectif marginal d’imposition (TEMI) s’est accru, mais à partir de 1990 ce taux s’est maintenu et a recommencé à diminuer au début des années 2000. Au début des années 90, le taux d’impôt sur le revenu ordinaire était de 50,5 % et le dividende était imposé à 36,8 %. Un écart de 13,7 %, sensiblement le même que celui de 13,3 % aujourd’hui (53,3 % pour le revenu ordinaire et 40,0 % pour un dividende non déterminé). Mais si les taux d’imposition personnels ont peu changé, les paliers d’imposition ont varié considérablement. Sans compter qu’à l’époque, le gain en capital était imposable à 75 %, et ce, jusqu’en 2001.

Côté économie, il y a eu beaucoup de changements. Être conseiller au début des années 80 ne devait pas être simple. Imaginez faire des simulations de retraite avec des taux d’intérêt qui seraient presque considérés comme usuraires aujourd’hui. Avec une inflation variant de 8 à 12 % et des taux hypothécaires de plus de 20 % (le record est de 21,46 % en août 1981), qui ont mené à l’instauration de termes hypothécaires d’un an, leur réalité n’était clairement pas la même que la nôtre quelques années plus tard. Finalement, cette récession a amené une importante réforme de la fiscalité, en 1987.

Au début des années 90, alors que je commençais à travailler en planification financière, les données économiques nous apparaissaient plus raisonnables qu’au début des années 80. Les plus jeunes les trouveront quand même farfelues comparées aux données actuelles. Les taux d’emprunt se maintenaient autour de 12 à 14 %. En 1997, les taux d’emprunt hypothécaire 5 ans atteignaient 7 %, ce que la Banque du Canada qualifiait de taux plancher. Pour ce qui est des taux d’intérêt, à partir de 1990 ils ont entamé une lente chute à qui a fait passer le CPG 5 ans de 9,3 % en 1991 à 1,3 % en 2020.

Les simulations avec des taux d’emprunt de 10 % et des rendements de 6 à 8 % étaient la norme. Nous travaillons maintenant avec des taux de rendement de 3 à 5 %.

Nous sommes passés en 40 ans de taux de rendement extrêmement élevés à des taux très bas. Cette importante baisse, combinée à une hausse de l’espérance de vie, rend les calculs produits d’il y a 20 ou 30 ans inutiles. Imaginez un client qui en 2021, au moment de prendre sa retraite à 65 ans, utiliserait sa planification financière produite en 2000…

Considérant les outils informatiques beaucoup moins performants dans le passé (songeons aux liseuses de cartes perforées!), il n’y avait sûrement pas beaucoup de scénarios de retraite produits pour chaque client. J’ai travaillé avec Word Perfect et Lotus, mais aussi avec des outils informatiques qui considéraient que tous les revenus de placement étaient des intérêts (la fiscalité des autres revenus devait être trop complexe) et que tout le monde décédait à 90 ans.

Évidemment, les avancées technologiques sont immenses. Aujourd’hui, nos logiciels tiennent compte d’un nombre toujours grandissant de variables et leur précision est rassurante. Tous les types de revenus (locatifs, dividendes de sociétés privées et publiques, etc.) sont considérés. Maintenant, nous réalisons des simulations de Monte-Carlo (je croyais que c’était seulement un quartier de Monaco), qui calculent une quantité presque infinie de projections de retraite. Qui voudrait retourner 30 ans en arrière?!

Les choses ont changé aussi du côté règlementaire. La création de l’Institut québécois de planification financière (IQPF) en 1989 a permis d’encadrer notre pratique. L’élaboration d’une définition du rôle du planificateur financier, de normes professionnelles et d’un profil de compétences ont permis d’uniformiser notre travail. Les Normes d’hypothèses de projection et l’intégration de la finance comportementale sont des exemples de cette uniformisation.

Nous rappelons régulièrement à nos clients de revoir leur planification financière, notamment lorsque leur situation financière ou familiale change. Lorsqu’on voit l’évolution des données économiques et de la profession au cours des 40 dernières années, il devient clair qu’une mise à jour régulière est absolument nécessaire pour tous nos clients, et ce, même si leur situation ne semble pas avoir bougé.

Sylvain Chartier, M. Fisc., Pl. Fin., est conseiller retraité, Centre d’expertise, Banque Nationale Gestion privée 1859.