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Contrairement aux grandes banques dont le modèle d’affaires a toujours consisté à servir l’ensemble de la population, les fintechs procèdent à une très fine segmentation de leur clientèle. Une stratégie qui pourrait bien assurer leur succès dans une industrie financière qui s’apprête à vivre une profonde transformation.

« La réalité, c’est que les consommateurs ne sont pas satisfaits de l’expérience client qu’ils ont avec leur institution financière. Les banques veulent servir tout le monde, mais c’est impossible de créer un produit bon pour tous », a insisté Paul Desmarais III, premier vice-président à Power Corporation du Canada lors du Forum FinTech 2018.

« Les épargnants de 70 ans ne sont pas la clientèle cible de Wealthsimple. C’est en ciblant bien nos clients que l’on est capable de leur offrir un bon service », a-t-il dit.

Le célèbre robot-conseiller, dans lequel Power Corporation a déjà investi près de 200 millions de dollars, doit une partie de son succès à une philosophie qui tranche avec celle des banques. En effet, la moitié des employés de la fintech torontoise sont des ingénieurs, et ceux-ci sont impliqués à toutes les étapes du développement des produits. « Ils sont au cœur des activités, pas cachés dans le fond des bureaux comme ils l’ont longtemps été dans les banques », explique M. Desmarais.

Selon lui, les grandes institutions financières doivent cesser d’être de simples fournisseurs de produits et devenir des plateformes centrées sur les besoins des clients. Dans l’esprit de l’open banking, thème phare de l’édition 2018 du Forum FinTech, ces plateformes sont conçues de façon à centraliser une vaste offre de produits et services financiers développés par des tierces parties, souvent des fintechs. « Aujourd’hui, les consommateurs veulent acheter des produits financiers comme ils le veulent, où ils le veulent et quand ils le veulent », a affirmé M. Desmarais.

UN APP STORE FINANCIER

Pour expliquer le principe de l’open banking, Tom Eck, chef de la technologie, plateformes sectorielles à IBM, a fait le parallèle avec l’App Store d’Apple. Avec leur iPhone, les consommateurs ont accès à une foule d’applications conçues par des développeurs tiers. Il en serait de même avec un écosystème bancaire ouvert dans lequel les gros joueurs traditionnels ouvriraient leur interface de programmation applicative (API) aux développeurs indépendants d’applications de services financiers. Ces nouvelles applications, qui reposent souvent sur l’intelligence artificielle, apportent une réelle valeur ajoutée pour les clients, poursuit-il.

Mais quel est l’avantage pour les banques d’un tel concept? « La valeur de l’iPhone perçue par les clients augmente en fonction du nombre d’applications disponibles sur l’App Store, souligne M. Eck. Une banque pourrait même rendre disponible l’une de ses applications sur la plateforme de l’une de ses concurrentes. Elle atteindrait ainsi des clients qui lui étaient auparavant difficiles d’accès ».

En plus d’accélérer la mise en marché des innovations dans le secteur financier, l’open banking permettra d’accroître la transparence dans l’industrie et d’intensifier la concurrence entre les produits, ce qui profitera au consommateur, a mentionné Rob Galaski, associé directeur mondial, services bancaires et marchés des capitaux à Deloitte.

Mais le Canada et les États-Unis, a-t-il poursuivi, accusent un retard important dans l’adoption de l’open banking par rapport aux autres pays industrialisés. Le dernier budget fédéral met toutefois de l’avant certaines mesures exploratoires en vue de l’éventuel déploiement d’un écosystème bancaire ouvert au pays.

Par ailleurs, de nombreux défis demeurent quant à la sécurité et la confidentialité des données partagées dans un tel écosystème ouvert utilisé par une multitude d’entreprises. Qui devrait assumer la responsabilité d’une possible faille de sécurité? Comment s’assurer que les données des clients ne soient pas utilisées à des fins pour lesquelles ceux-ci n’auraient pas donné leur consentement?

ENTRE CONCURRENCE ET COLLABORATION

Alors que les grandes institutions financières ont d’abord vu d’un mauvais œil l’arrivée des fintechs dans l’industrie, elles les voient aujourd’hui davantage comme des partenaires potentiels que comme des concurrents.

« Les partenariats entre les joueurs traditionnels et les fintechs permettent de répondre à davantage de besoins des consommateurs, à moindre coût. Un changement de culture est en train de s’opérer dans l’industrie », a soutenu Rob Galaski.

« Les partenariats, autant en matière d’innovation que de distribution, sont essentiels si on veut être en mesure de moderniser nos modèles d’affaires rapidement », a ajouté Paul Desmarais III.

Le dirigeant s’attend néanmoins à une phase de consolidation dans le monde des fintechs. « Il y a actuellement des centaines de robots-conseillers sur le marché. À terme, il y en a un qui va sortir du lot ».

Il lance en outre un appel à la prudence aux investisseurs. « Des personnes investissent actuellement beaucoup d’argent dans le domaine des fintechs parce que c’est tendance, mais sans vraiment connaître l’industrie. Plusieurs d’entre elles vont frapper un mur. »

Dans le même temps, Paul Desmarais III se désole qu’aucune « licorne », soit une jeune pousse ayant atteint une valorisation d’un milliard de dollars américains, n’ait encore émergé dans le secteur canadien des fintechs. « Le marché des services financiers est très concentré au Canada, les gens sont moins portés à prendre des risques », a-t-il avancé.

M. Desmarais a aussi soulevé l’idée de créer un organisme de réglementation qui aurait pour mandat exclusif de surveiller le secteur des fintechs au Canada. Selon lui, les joueurs de cette industrie ont besoin d’un régulateur qui comprend bien leur réalité et les changements qui s’opèrent dans l’industrie.