Décaissement : le double problème du retraité

Et une solution.

Imaginons que nous ayons 65 ans et soyons à la veille de prendre une retraite peut-être bien méritée.

Nous avons effectué une planification soignée de nos besoins et de nos possibilités financières à la retraite. Nous avons préparé des projections sur la base de chiffres moyens historiques des rendements d’investissement (actions et obligations) en tenant compte d’une inflation possible ou probable.

Nous avons inclus dans notre calcul les divers régimes de retraite et rentes publics (si les États payeurs ne font pas faillite) et privés que nous recevrons. Nous sommes prudents et avons donc prévu de « faire durer » notre capital jusqu’à cent ans et avons fixé notre horizon individuel de placement à 35 années.

Ainsi, notre calculette ou notre ordinateur nous montre qu’un retrait mensuel indexé de 3 000 $ semble raisonnable, en fonction de notre capital accumulé tout au long de notre vie active. Nous utiliserons ce montant à titre d’exemple, mais nous aurions pu tout aussi bien choisir un montant de 1 000 ou 2 000 $ comme retrait mensuel.

Les causes du double problème

Cause 1 : absence de vision à long terme

C’est à ce moment que beaucoup de retraités « déraillent » et considèrent que tout leur argent devrait être disponible immédiatement et en toute sécurité; ils pensent donc à des placements en certificats de placement garanti, obligations ou autres placements dits stables, bien que non liquides. Retraite oblige…

Certaines grandes institutions financières en ont même fait une règle de conformité, règle contraignante pour tous leurs conseillers et appliquée avec la plus grande rigidité par un ordinateur anonyme. Aveuglement dictatorial.

Mais en fait, notre besoin de retraits en argent est échelonné sur une période extraordinairement longue – jusqu’à 35 années – qui devrait être rigoureusement subdivisée en court, moyen et long terme. C’est un problème d’appréciation des besoins. Sa solution est fréquemment erronée, car 35 années, ce n’est pas du court ni du moyen terme.

Cause 2 : rigidité de la répartition d’actif

Par rigidité, nous entendons le fait de vouloir maintenir avec constance une répartition d’actif donnée, par exemple 50/50 (50 % en actions et 50 % en obligations) sans en dévier d’un millimètre. Par conséquent, si nous retirons chaque mois 3 000 $, nous décaissons 1 500 $ des actions et 1 500 $ des obligations. C’est notre stratégie et nous l’exécutons sans nuance tactique. Si les Bourses ont baissé, nous revendrons un plus grand nombre d’actions. Tant pis pour nous!

Une telle stratégie cause des pertes financières. Comment éviter ces pertes dues à la simultanéité des retraits et du rééquilibrage de notre portefeuille?

La solution : désynchronisation des retraits et du rééquilibrage avec séparation du portefeuille en deux ous-portefeuilles pour satisfaire chaque besoin séparément.

1 : Un sous-portefeuille RENTE composé de placements très stables, mais à faible rendement. C’est de ce sous-portefeuille que nous retirerons nos 3 000 $ d’argent liquide chaque mois pour les déposer dans notre compte bancaire et les transformer petit à petit en épicerie, logement, vêtements, voyages, loisirs, etc.

Ce sous-portefeuille RENTE constitue un tampon, un coussin entre le sous-portefeuille d’investissements de CROISSANCE à long terme et notre compte bancaire d’opérations quotidiennes de dépenses.

2 : Un sous-portefeuille CROISSANCE composé de placements à solides rendements (des actions), mais plutôt fluctuants. Ce portefeuille servira à alimenter de temps à autre le sous-portefeuille rente d’un montant variable selon la fréquence et les besoins.

Fréquence

Que signifie ici « de temps à autre »? Il s’agit de moments indéterminés, car ils appartiennent à l’avenir et l’avenir est inconnu par définition. Mais nous savons  qu’il sera fluctuant.

Nous observerons donc l’avenir lorsqu’il devient le présent. Nous étudierons les fluctuations boursières quelques fois par an (janvier, mai et septembre, par exemple) afin de décider s’il est temps d’alimenter le sous-portefeuille rente. Cette fréquence nous semble adéquate pour atteindre notre objectif. Toutefois, deux fois par an pourraient être suffisantes. Une seule fois par an nous semble trop peu. À chacun son jugement et sa décision d’agir ou d’attendre.

Moment des rééquilibrages

La règle d’action à appliquer ici est vieille comme le monde.

Lorsque les Bourses sont hautes, vendons quelques actions pour alimenter le sous-portefeuille RENTE. Lorsque les Bourses sont basses, attendons qu’elles remontent pendant quelque temps, parfois deux années en cas de marchés négatifs prolongés comme en 2008.

Le succès de notre gestion financière à la retraite, c’est de séparer la régularité des retraits mensuels de l’irrégularité des fluctuations de nos investissements en actions.

Notre réflexion doit être un peu différente selon que nos clients seront en période d’accumulation ou de décaissement, selon qu’ils seront au travail ou à la retraite.

Jean Dupriez

Jean Dupriez, LL.L., DAE., Pl. Fin., est planificateur financier et membre de l’Association des MBA du Québec. Auteur de deux ouvrages, Le classement des documents personnels (2002) et Savoir choisir son conseiller financier (2010), il s’exprime régulièrement sur les enjeux de la profession dans son blogue sur Conseiller.ca.