Les humains ne pourront évaluer correctement le risque financier que lorsqu’ils auront « appris à penser les théories économiques, financières, politiques et sociales comme un seul et même ensemble ».

C’est ce qu’affirme Paul Jorion, chroniqueur du journal Le Monde, également économiste et anthropologue à l’Université catholique de Lille (France).

Dix ans après le déclenchement de la crise des subprimes et près d’une décennie après la chute de la banque Lehman Brothers, qui a entraîné une crise systémique sans équivalent depuis le krach de 1929, le chroniqueur revient sur cette lancinante question : une telle catastrophe pourrait-elle se reproduire aujourd’hui? Autrement dit, les autorités de régulation et les institutions financières ont-elles adopté les correctifs qui s’imposent pour maîtriser le risque?

Pour répondre à cette question, le chercheur juge qu’il faut la décomposer en trois éléments distincts : le risque financier est-il maîtrisable? La science économique en offre-t-elle une représentation adéquate? Les nouveaux cadres réglementaires en vigueur permettent-ils de le contenir? Dans les trois cas, soutient-il, la réponse est négative.

« LE RISQUE FINANCIER N’EST PAS MAÎTRISABLE »

D’une part, écrit-il, « le risque financier n’est pas maîtrisable »; d’autre part, la « science économique » qui affirme le contraire « se leurre et nous trompe »; et enfin, « aucun cadre réglementaire ne permettra jamais de maîtriser entièrement le risque financier. » Le premier point a été établi dès le début du XXe siècle par le grand économiste John Maynard Keynes, qui l’a ensuite résumé dans un article publié en 1937, rappelle Paul Jorion.

Intitulé The General Theory of Employment (Théorie générale de l’emploi), ce texte évoque notamment la « connaissance incertaine » qu’ont les spécialistes de certains événements, comme l’issue des grands conflits mondiaux ou l’évolution des taux d’intérêt sur une longue période. « Sur ces questions, il n’existe aucune base scientifique à partir de laquelle formuler une probabilité calculable quelle qu’elle soit. Le fait est tout simplement que nous ne savons pas », insiste Keynes.

Malgré cela, la « science économique » soutient le contraire, note Paul Jorion. Celui-ci rappelle qu’elle s’appuie même en grande partie « sur la théorie des anticipations rationnelles, qui suppose qu’une connaissance parfaite du présent permet une connaissance parfaite de l’avenir, une conception pourtant démentie au début du XXe siècle par la mécanique quantique et par la théorie du chaos ensuite ».

LA THÉORIE DES MARCHÉS EFFICIENTS REMISE EN CAUSE

D’autres piliers de cette pseudoscience ont également été remis en cause par la physique, poursuit l’économiste, en particulier « la possibilité même d’un système économique à l’équilibre, impossible à réaliser du fait que l’économie est un système dissipatif captant de l’énergie de l’extérieur et soumis à l’entropie, à la déstructuration inéluctable ». De même, l’anthropologue remet en question la « théorie des marchés efficients », en expliquant qu’il est absurde d’affirmer que les marchés sont symétriques, puisque « le vendeur en sait toujours davantage sur le risque que l’acheteur, et l’emprunteur que le prêteur ».

Par ailleurs, ajoute Paul Jorion, « le caractère fallacieux d’un autre pilier, l’individualisme méthodologique, a été amplement mis en évidence par les sciences de l’homme, de l’anthropologie à la science politique, en passant par la sociologie », qui démontrent notamment que « les sociétés humaines sont davantage que la somme de comportements individuels ».

Sa conclusion? « L’évaluation correcte du risque financier ne sera possible que lorsque nous aurons appris à penser les théories économiques, financières, politiques et sociales comme un seul et même ensemble. Alors seulement nous pourrons gérer la part de risque maîtrisable, et mettre en quarantaine celle qui découle d’un monde incertain, qui mettra toujours en échec notre capacité à anticiper. »

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