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À 89 ans, Charles Feeney, le cofondateur des célèbres Duty Free que l’on retrouve dans les aéroports, a enfin réalisé le rêve de sa vie : remettre toute sa fortune à des organismes caritatifs ou qui défendent des causes qui lui tiennent à cœur, peut-on lire dans Forbes. 

M. Feeney a annoncé récemment la fermeture de la fondation Atlantic Philanthropies, fondée en 1982. Il y avait transféré tous ses actifs en 1984, y compris les 38,75 % de parts qu’il détenait dans Duty Free Shoppers. Cette entité comprend plusieurs divisions, dont Atlantic Foundation, Atlantic Finance Company Limited, Atlantic Advocacy Fund, Atlantic Foundation of New York (liquidée en 2015), Atlantic Charitable Trust, The Mangrove Foundation et le Bridge Charitable Trust. À un certain moment, l’organisation comptait plus de 300 employés et 10 bureaux dans sept fuseaux horaires différents. 

Charles Feeney a été l’un des pionniers du mouvement Giving While Living (Donner pendant qu’on est en vie). Il préférait piloter lui-même ses dons et voir les résultats de ses propres yeux. Il a conservé environ 2 millions de dollars américains pour financer sa retraite et celle de son épouse. Bill Gates et Warren Buffett se seraient notamment inspirés de lui lorsqu’ils ont lancé en 2010 la campagne Giving Pledge, visant à convaincre les plus fortunés du monde de donner au moins la moitié de leurs richesses avant leur mort. 

INFLUENCE POLITIQUE

Forbes rappelle que M. Feeney s’est attaqué à des problèmes colossaux et souvent politiques, à l’image de George Soros ou encore, dans un registre beaucoup plus à droite, des frères Koch. L’un de ses faits d’armes a été de s’engager personnellement dans les négociations visant à ramener la paix en Irlande du Nord dans les années 1990, allant jusqu’à offrir un soutien financier aux Amis du Sinn Fein. Le geste était risqué, puisque le Sinn Fein, un parti républicain de gauche, était considéré alors comme le porte-parole politique du groupe terroriste Provisionnal IRA. 

Lors des élections américaines de 2016, sa fondation a aussi fait des dons substantiels au fonds Civic Participation Action Fund, qui appuyait des candidats démocrates, dont Hillary Clinton, rappelle Influence Watch. Il a soutenu de nombreux groupes qui défendent des causes comme l’abolition de la peine de mort, la lutte contre les changements climatiques, la réforme du système d’immigration américain, le mariage gai ou les programmes sociaux, notamment l’Obamacare. 

Il a aussi beaucoup financé l’éducation, une cause à laquelle il a consacré près de la moitié des huit milliards de dollars. Il a notamment remis près d’un milliard de dollars à son alma mater, l’Université Cornell. L’un de ses derniers dons, d’un montant de 350 millions de dollars, a d’ailleurs été accordé à Cornell pour qu’elle construise un campus technologique sur l’île Roosevelt, à New York. 

En 2019, M. Feeney avait confié au même journaliste de Forbes qu’il voyait « peu de raisons d’attendre pour donner quand tellement de bien peut être accompli en soutenant des causes qui en valent la peine. Et puis, c’est bien plus amusant de donner pendant que vous êtes en vie que de donner quand vous êtes mort ».

LE CÔTÉ SOMBRE DE LA PHILANTHROPIE

Au cours des dernières décennies, plusieurs grandes fortunes se sont distinguées par des dons philanthropiques. En 2019, Warren Buffett, Bill and Melinda Gates, Michael Bloomberg, la famille Walton (du nom de Sam Walton, fondateur de Walmart) et George Soros occupaient les cinq premières positions de la liste des plus grands donateurs de Forbes. 

Cependant, cette tendance des personnalités les plus riches de la planète à se lancer dans la philanthropie n’est pas sans récolter son lot de critiques. Rob Reich, professeur de l’Université Stanford et directeur du Centre pour l’éthique dans la société, soutenait dans la revue The Atlantic en 2018 que la grande philanthropie (celle exercée par les ultrariches) demeure une manière pour eux d’exercer du pouvoir politique et social sans rendre de comptes (puisqu’ils ne sont pas des élus) et sans transparence. Le fait que plusieurs utilisent ensuite ces mêmes fondations pour soutenir des candidats ou des idées politiques constitue un autre exemple de cet exercice du pouvoir. 

Les fondations bénéficient aussi d’avantages fiscaux importants. « Nous sommes à une époque en Amérique ou les gagnants du marché tentent de réduire leur fardeau fiscal au minimum, à la fois pour leur entreprise et personnellement, rappelait M. Reich. Après avoir réduit ce fardeau fiscal le plus possible, ils se retournent et créent une fondation privée, ce qui leur permet d’obtenir encore plus de réduction d’impôt. » 

Nombre de grands philanthropes, comme Mark Zuckerberg, qui apparaît au sixième rang de la liste des grands philanthropes de Forbes, sont à la tête d’entreprises qui s’évertuent à ne pas payer d’impôt dans les pays où elles font leurs profits, privant ainsi les États de fortes sommes d’argent qui pourraient servir à bonifier les programmes sociaux ou même réduire les impôts des particuliers.

Anand Giridharadas, une journaliste de New York qui a publié en 2018 un ouvrage sur le sujet, ajoute pour sa part que la philanthropie ne vise que très rarement à changer l’ordre social, par exemple en réduisant les écarts de revenu et les inégalités sociales. Le système qui a permis que 1 % des citoyens du monde en possède 44 % des richesses, selon un rapport de Crédit Suisse, n’est jamais remis en question. Après tout, c’est grâce à lui si ces généreux donateurs sont devenus si riches.