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La prochaine crise ne sera pas un simple ralentissement de l’activité après une phase d’expansion, mais plutôt « une crise financière bien plus grave qu’un simple trou d’air conjoncturel », estime l’économiste français Sébastien Laye.

Dans une tribune publiée en fin de semaine par Le Monde, le p-dg d’Aslan Investissement et chercheur associé en économie à l’Institut Thomas More, basé à Montréal, soutient que l’économie mondiale actuelle est de nature « bilancielle », c’est-à-dire que la richesse provient davantage de la valeur financière des actifs que de la production effective, ce qui génère des bulles spéculatives à répétition et des krachs.

Par conséquent, il anticipe une crise à venir qui pourrait bien être la répétition de celles survenues au début des années 1990 et 2000, puis en 2008, donc « avec des conséquences économiques et sociales bien plus graves qu’un simple “trou d’air” temporaire ».

FINANCIARISATION DES ÉCONOMIES ET DU CRÉDIT

Reprenant la thèse de l’économiste américano-taïwanais Richard Koo, vulgarisée dans son ouvrage The Holy Grail of Macroeconomics (Wiley, 2008, non traduit en français), Sébastien Laye affirme que la nature des économies des grands pays industrialisés a fortement évolué au cours des trois dernières décennies. « Du fait du retrait des États et de la baisse de l’investissement public, et surtout de la financiarisation de nos économies et du crédit, ces dernières sont devenues des économies “bilancielles” [qui] ne reposent pas tant sur les bénéfices des entreprises ou les salaires des ménages que sur les patrimoines des divers acteurs économiques », explique le chercheur. Autrement dit, les principales économies de la planète sont aujourd’hui « fondées sur la valeur d’actifs », comme l’immobilier, le stock de liquidités (souvent empruntées) et les titres obligataires.

À partir du constat que « l’effet richesse est un effet papier », l’économiste relève que « la hausse du cours d’une action ou d’une obligation détermine [aujourd’hui] l’enrichissement d’un acteur économique ». Ce qui signifie par exemple que « la valeur des actifs est bien plus importante pour la stabilité systémique que les rendements tirés de ces actifs ». Le problème? « Là où un gérant de fonds pouvait acheter de simples bons du Trésor pour atteindre un objectif de rendement de 7 % à 8 % il y a encore 20 ans, il lui faut aujourd’hui acheter à tour de bras tout type d’actifs risqués. »

L’ennui, poursuit Sébastien Laye, c’est que les récessions elles-mêmes, au lieu d’être purement conjoncturelles comme avant les années 1990, se transforment désormais en « récessions bilancielles ». C’est-à-dire que « les acteurs économiques, réalisant qu’ils ne sont plus solvables, et ce, quel que soit le niveau des taux d’intérêt, même zéro, cherchent à dégonfler leur bilan et n’empruntent plus ensuite pendant quelques années », comme cela a notamment été le cas au Japon.

LA MÊME SITUATION DE BULLE QU’EN 1990 ET 2000
Durant la crise de 2008, les gouvernements redoutaient tellement la déflation brutale de ces bilans qu’« ils ont regonflé la bulle de crédit en injectant des milliards de dollars dans l’économie pour éviter que, pris de panique, les acteurs économiques ne vendent en masse leurs actifs » rappelle le chercheur, qui estime que le monde se trouve aujourd’hui dans la même situation. « Ce n’est donc pas uniquement le niveau d’activité économique qui régit l’actuel ralentissement, mais bien la taille de la dette privée qui augmente à chaque pic de cycle, avec des taux de plus en plus bas afin de la soutenir et d’éviter son implosion », analyse-t-il.

Sa conclusion : la prochaine récession sera « inéluctablement similaire à celles du début des années 1990 et 2000 » et « ne ressemblera pas au simple trou d’air conjoncturel » analysé par les économistes. « Face à des tailles de dette trop importantes relativement aux revenus, il faut actionner deux leviers », recommande-t-il. D’une part, « élever le niveau de croissance par le stimulus fiscal (baisse des impôts) et budgétaire, y compris des investissements publics ». D’autre, part, « permettre au secteur privé de se désendetter par un soutien de la demande par les États ».