Billet de 20 $ canadiens glissé dans une poche de jeans.
Photo : Pavel Stolyarenko / 123RF

Si l’argent comptant demeure aujourd’hui très utilisé pour les achats de la vie courante, cela ne durera pas, prévient Mario Lavallée, professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke.

Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, l’expert note que les consommateurs d’un océan à l’autre utilisent déjà de moins en moins d’argent en espèces pour régler leurs achats. Et il estime que, à terme, ce comportement pourrait entraîner la disparition de la Monnaie royale canadienne, en plus de menacer la vie privée des citoyens.

Bien sûr, souligne la chaîne publique d’information, les pièces et les billets restent pour l’instant un moyen de paiement « essentiel » puisque, selon la Banque du Canada, « l’argent liquide sert encore à régler environ un tiers de toutes les transactions de détail » effectuées au pays. Toutefois, Mario Lavallée juge « inévitable que l’argent liquide disparaisse » d’ici 30 à 50 ans.

UN SYSTÈME TRÈS FRAGILE

Citant des données de Paiement Canada, la chaîne de télévision rappelle que, en 2017, les transactions par cartes bancaires représentaient près des deux tiers (64 %) du volume des paiements réalisés dans les points de vente, en personne ou en ligne. Autre signe que les jours du cash sont comptés : alors que 42 % des transactions avaient été effectuées en liquide en 2011, cette proportion a dégringolé à moins de 30 % en l’espace de six ans. Dans le même temps, l’usage de pièces et de billets pour payer les petits achats quotidiens a baissé d’environ 20 % depuis 2012.

Radio-Canada relève cependant que tout le monde n’a pas forcément intérêt à ce que l’argent liquide disparaisse complètement. En effet, explique Mario Lavallée, on peut s’attendre à ce qu’il y ait « une résistance du côté de l’économie souterraine, du côté des transactions illégales ». Résultat : la transition vers une société utilisant uniquement de l’argent électronique pourrait prendre « plus qu’une vingtaine d’années ». Si l’on en croit le professeur de finances, cette nouvelle approche nuira en particulier « au crime organisé, aux gens qui travaillent au noir et à tous ceux qui évitent l’impôt et les taxes ».

Mario Lavallée met par ailleurs en garde contre le fait que, le jour venu, l’ensemble du système de paiement dépendra de la fourniture d’électricité. Une simple panne de courant et du réseau Internet pourraient ainsi déstabiliser l’économie. « Il y a une grande fragilité [à ce système]. Une cyberguerre, par exemple, pourrait nous empêcher de faire des transactions, donc c’est un désavantage. »

LA VIE PRIVÉE MENACÉE?

L’abandon de l’argent liquide risque en outre de « remettre en cause la pertinence » de la Monnaie royale canadienne, note Radio-Canada. Même s’il admet qu’on a « atteint un certain plateau », Alex Reeves, chef principal des affaires publiques à la société d’État, assure qu’il y a aujourd’hui « une certaine constance dans la consommation des pièces de circulation et des billets de banque ».

Mario Lavallée, lui, n’est pas de cet avis, au point d’affirmer qu’il ne voit pas d’avenir à l’institution. « On peut imaginer que le volume d’affaires de la Monnaie royale va diminuer au fil du temps puisque la monnaie liquide va disparaître. Et s’il y avait création de monnaie électronique, ce serait la Banque du Canada qui s’occuperait de ça. La Monnaie royale est un fournisseur. »

Enfin, Brenda McPhail dit s’inquiéter des risques pour la vie privée que ferait courir, selon elle, la disparition pure et simple de l’argent liquide. En effet, insiste la directrice du projet technologie de la vie privée et surveillance à l’Association canadienne des libertés civiles, tous les achats réglés par carte bancaire ou par transfert électronique sont facilement retraçables. « Si on s’oriente vers une société sans liquide, on échange la facilité et le confort contre notre vie privée, c’est certain », met-elle en garde.

En France, le liquide a encore de beaux jours devant lui

Même si le nombre de paiements par cartes bancaires ou via un téléphone intelligent ne cesse de croître en France, ce n’est pas demain la veille que les Français cesseront d’utiliser des pièces et des billets, rapporte le Journal de l’économie.

Un récent sondage réalisé pour le compte de la Brink’s révèle en effet que ceux-ci demeurent très attachés à l’argent liquide, au point que 99 % d’entre eux déclarent toujours utiliser du cash pour régler certaines de leurs emplettes, en particulier dans le cas des petits achats du quotidien (pain, journaux, cigarettes, etc.). Selon cette enquête d’opinion, les espèces restent privilégiées dans 69 % des cas pour les achats de moins de 20 euros (environ 30 dollars canadiens).

« ATTEINTE AUX LIBERTÉS »

En moyenne, les Français auraient ainsi en poche quelque 42 euros (63 dollars) en billets et en pièces, et ils retireraient environ 80 euros (120 dollars) chaque semaine dans un guichet automatique.

Notant que « les Français ont un rapport intense avec le liquide », le Journal de l’économie souligne que pour les trois quarts des répondants au sondage (77 %), toute mesure visant à limiter l’usage de l’argent comptant dans leur vie quotidienne est perçue comme étant « une atteinte aux libertés individuelles ». Logiquement, plus de 80 % des sondés se disent donc opposés à une éventuelle disparition de l’argent liquide au profit de moyens de paiement dématérialisés.