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Les investisseurs auraient tort de délaisser les entreprises innovantes pour se réfugier dans les sociétés établies, plaide Catherine Wood, la fondatrice du fonds spécialisé en innovation Ark Investmement Management, de passage à Montréal, jeudi dernier, pour la Soirée des prévisions organisée par CFA Montréal.

Figure connue des médias financiers américains, Mme Wood a développé une communauté d’enthousiastes adeptes, avides de ses hypothèses à contre-courant sur la Bourse et les cryptomonnaies. En entrevue, la gestionnaire de portefeuille américaine a défendu ses opinions en porte-à-faux avec le consensus des stratèges.

L’économie est sur le point d’être chamboulée par de nouvelles technologies en rupture avec le passé, croit Mme Wood. « Il faut revenir à l’époque du développement de l’électricité, du téléphone et de l’automobile pour voir autant de filières innovantes en même temps », dit-elle.

Sa firme Ark Investmement tente d’identifier les gagnants dans cinq secteurs: le séquençage génomique, les robots à commande adaptative, le stockage d’énergie, l’intelligence artificielle et la chaîne de bloc.

Mme Wood croit que les entreprises innovantes recèlent un potentiel énorme pour leurs actionnaires. Elle estime qu’elles ont une valeur de 7000 milliards $ US. « Ce 7000 milliards $ va atteindre les 200 000 milliards $ d’ici 2030, prédit-elle. Ces entreprises, qui représentent moins de 10 % du marché mondial, vont en représenter la moitié. »

Cette prévision optimiste contraste avec la morosité des investisseurs qui fuient les sociétés technologiques et les titres de croissance dans la foulée de la hausse des taux d’intérêt, qui fait en sorte que la valeur théorique de la croissance des bénéfices futurs est moins élevée. La valeur de son fonds négocié en Bourse (FNB) Ark Innovation, qui détient des entreprises comme Tesla, Coinbase et Teladoc Health, a chuté de 75 % depuis son sommet de janvier 2021.

Malgré la chute, celle que les médias américains présentent comme une « évangéliste de l’innovation » persiste et signe. Elle juge que son univers d’investissement se trouve dans un territoire « d’aubaine considérable ».

Elle reconnaît que les évaluations des entreprises innovantes sont élevées. Le ratio valeur d’entreprise/bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA) du secteur est, en moyenne, environ quatre fois plus élevé que celui du S&P 500, l’indice phare des grandes capitalisations américaines. Elle estime que les perspectives de croissance des entreprises innovantes justifient cette évaluation. « Nous n’avons jamais vu notre stratégie autant sous-évaluée. »

Au contraire, miser sur les sociétés établies est plus risqué qu’on peut le croire, selon Mme Wood. Elle souligne que les gestionnaires de portefeuille traditionnels ont tendance à s’inspirer des grands indices boursiers. « Les indices boursiers traditionnels vont sous-performer, car ils représentent l’ordre établi. Nous, nous concentrons sur le Nouveau Monde. »

OUI AU BITCOIN ET À TESLA, NON À CELSIUS NETWORK 

Mme Wood réitère son optimisme quant aux principales cryptomonnaies, le Bitcoin et l’Ethereum, au moment où ce marché connaît une forte correction depuis le début du mois de mai. En enlevant les intermédiaires dans le secteur financier, la chaîne de bloc aurait le potentiel de rendre le marché plus transparent et stable, « même si ça ne paraît pas ces jours-ci », concède-t-elle.

Elle se montre plus critique envers les plateformes d’intérêts et de prêts sur cryptomonnaies, comme Celsius Network qui vient de suspendre ses transactions et dans laquelle la Caisse de dépôt a investi 150 millions $. « Ces promesses de taux d’intérêt de 5 % à 30 % quand la distribution des marchés traditionnels n’était de presque rien ont créé des excès. Il y avait des plateformes instables. »

Tesla est l’un des plus importants investissements de la firme. La gestionnaire s’est aussi portée à la défense de son fondateur, Elon Musk, lorsqu’on lui a demandé si sa croisade pour mettre la main sur Twitter le déconcentrait de la gestion du constructeur de voitures électriques. Si M. Musk met la main sur Twitter, Mme Wood prévoit que les opérations quotidiennes seront confiées à un lieutenant expérimenté.

Mme Wood compare Elon Musk aux grands inventeurs de la Renaissance. « Il y a des gens qui ont des opinions fortes et qui veulent rendre le monde meilleur. Il est l’un d’eux. »

VERS LA DÉFLATION

Les prévisions macro-économiques de Mme Wood sont également à contre-courant de celles de ses confrères. Au moment où les économistes, les banques centrales et les ménages regardent la flambée de l’inflation avec appréhension, Mme Wood craint plutôt le spectre de la déflation, une baisse généralisée des prix qui entraîne un ralentissement de l’économie.

Elle explique que les détaillants américains Target et Walmart ont enregistré une forte hausse de leur inventaire. Leurs dirigeants ont affirmé qu’ils n’avaient pas les bons produits en stock, car ceux-ci étaient arrivés en retard et parce que les habitudes des consommateurs ont changé en raison du déconfinement et de la montée de l’inflation. En mai, Walmart affirmait que près de 20 % de ses articles en stock étaient des produits que l’entreprise ne voulait plus.

« Walmart est l’une des sociétés les mieux gérées, souligne Mme Wood. Si c’est arrivé dans une entreprise bien gérée, je pense que ça veut dire que c’est arrivé partout.

« Les détaillants ont un problème d’inventaires, ajoute-t-elle. La façon dont ça va se régler, c’est par des rabais massifs. Quand les gens anticipent des rabais, ils n’achètent pas maintenant, ils attendent. Ça va créer encore plus de faiblesse à court terme. »

À plus long terme, les percées des entreprises innovantes amèneront une déflation « positive », prédit-elle. « La déflation liée à l’innovation est une bonne chose. Ça veut dire une réduction des coûts, une augmentation de la productivité et une diminution des prix. Ça pourrait amener un boom déflationniste dans les secteurs où nous avons identifié une forte innovation. »