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Des entrevues réalisées auprès de gestionnaires de patrimoine servant des ultra-riches lèvent le voile sur des comportements qui vaudraient une volée de bois verts aux pauvres, mais qui passent chez les riches pour des excentricités. 

Pendant près d’une décennie, Brooke Harrington, professeure de sociologie économique à l’École de commerce de Copenhague et auteure de Capital without Borders: Wealth Management and the One Percent, a interviewé des gestionnaires de patrimoine servant les ultra-riches. Elle a été sidérée par leurs confidences, révélant un univers d’immoralités, rapporte-t-elle dans The Guardian.

MAÎTRES DE LA TERRE

« Si je deviens comme certains de nos clients, abattez-moi », a l’habitude de dire à ses collègues l’un des gestionnaires interrogés. Pourquoi? « Parce que ce sont des gens profondément immoraux – trop de temps libre et des moyens financiers énormes font qu’ils n’ont plus de limites. »

Certains clients de ce gestionnaire suisse soutiennent qu’il descendent des pharaons, et qu’ils sont destinés à hériter de la Terre… « De telles croyances émises par un pauvre lui vaudraient probablement un internement », écrit Brooke Harrington. Mais chez les riches, cela n’est qu’une excentricité. 

De fait, un gestionnaire londonien admettait d’emblée que son travail exigeait d’accepter sans tressaillir des comportements qui seraient considérés scandaleux chez d’autres personnes. Les clients, dit-il, embauchent un gestionnaire non seulement pour ses compétences techniques, mais pour sa capacité à encaisser sans broncher tous les secrets de famille, les aventures lesbiennes de la mère, la dépendance aux drogues du frère ou les maîtresses rejetées qui débarquent au bureau. 

« Plusieurs de ces clients n’ont pas d’emploi et vivent aux crochets de la famille, mais personne ne les traite de paresseux », ajoute-t-il.

DEUX POIDS, DEUX MESURES

Chez les ultra-riches, ajoute la professeure, le fait de ne pas travailler, de prendre de la drogue ou de courir les jupons (ou les costumes trois-pièces) ne soulève au pire que quelques railleries dans les tabloïds. D’autant plus que plusieurs embauchent des spécialistes pour tuer dans l’œuf les histoires négatives à leur sujet ou faire retirer leur nom de la liste des personnes les plus riches du Forbes. 

Mais pour les pauvres, cela devient une question de vie ou de mort. Aux États-Unis, par exemple, l’idée très répandue que les pauvres sont tout simplement des paresseux a amené plusieurs États à imposer l’obligation de travailler en échange d’aide publique, même pour ceux qui sont médicalement jugés invalides. Résultats : les pauvres n’ont pas plus intégré le marché de l’emploi, mais se sont vus privés d’accès aux soins médicaux et à l’aide alimentaire. 

MOBILITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Plusieurs ultra-riches se présentent comme sans domicile fixe, pour des raisons fiscales, même s’ils sont propriétaires de plusieurs résidences. Ils ont des propriétés dans plusieurs pays, parfois aussi plusieurs passeports, ce qui leur permet de payer le moins d’impôt possible.

Pendant ce temps, les pauvres se font expulser de leur résidence, les refuges pour sans-abris sont chassés de certains quartiers par les résidents et les migrants cherchent en vain des terres d’accueil. Deux expériences bien différentes de la mobilité.

UNE VIE PLUS DURE

En définitive, conclut la professeure, la déviance des normes sociales et même la criminalité n’ont que peu de conséquences chez les ultrariches. Elle cite en exemple les révélations sur les fraudes fiscales intergénérationnelles massives exposées dans la famille Trump, qui n’ont causé que quelques haussements d’épaules.

Chez les pauvres, des gestes aussi anodins qu’acheter de la crème glacée ou des boissons gazeuses avec des coupons rabais augmentent la stigmatisation à leur égard, renforcent les préjugés négatifs, limitent leur autonomie et peuvent même les priver des droits humains de base comme l’accès au logement, à la nourriture et aux soins de santé. Leur vie est donc beaucoup plus dure. 

Sans surprise, les riches vivent en moyenne vingt ans de plus que les pauvres.