Plante en forme de signe de dollar arrosée par un arrosoir de métal.
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Depuis la crise financière de 2008, le capitalisme est engagé dans une « dynamique énigmatique », qui « défie les lois économiques standards », estime Olivier Passet, directeur des synthèses à Xerfi, un média audiovisuel consacré à l’économie, à la stratégie et au management des entreprises.

Dans un texte publié jeudi par le quotidien français La Tribune, l’analyste tente de démonter les mécanismes qui, selon lui, caractérisent un tel régime de croissance, et ce, même s’il évite de se prononcer sur sa soutenabilité macro-économique.

Pour cela, il évoque d’emblée « deux symptômes singuliers » de la période actuelle, soit, d’une part, le haut niveau de rentabilité économique et financière des entreprises et, d’autre part, la baisse et le niveau historiquement bas des taux d’intérêt. « La cohabitation de ces deux signaux synthétise à lui seul la grande schizophrénie de ce régime, explique-t-il. D’un côté, le capital déjà créé est rentable, et cette rentabilité résiste au faible rythme de croissance. De l’autre, les taux d’intérêt touchent des points bas, jamais atteints au cours des deux derniers siècles. »

UN SYSTÈME QUI CREUSE LES INÉGALITÉS

Selon lui, un tel cocktail devrait logiquement « créer une énorme appétence à l’investissement », surtout dans un contexte d’argent gratuit ou quasiment. Et, toujours en théorie, cette course à l’investissement devrait aboutir à une convergence entre le taux d’intérêt et le rendement du capital. Or, souligne l’analyste, ce n’est pas le cas, notamment parce que, en matière de rentabilité du capital, la modération salariale maintient à haut niveau le taux de marge, tandis que la forte augmentation du nombre de petits emplois de services dans l’économie des plateformes affecte négativement la masse salariale. De plus, ajoute-t-il, « la mise sous-pression des emplois les moins qualifiés, exposés à la concurrence internationale, creuse les inégalités ».

Le résultat, poursuit Olivier Passet, est que « le hiatus initial entre les taux d’intérêt et la rentabilité des entreprises se transforme en machine à créer de la valeur actionnariale en exploitant l’effet de levier, et plus généralement à valoriser financièrement toute la gamme des actifs réels dont le rendement surplombe les taux d’intérêt, soit les actions cotées, les actions non cotées ou l’immobilier ». Avec, en fin de compte, une « atonie des débouchés, de l’inflation et de l’investissement ».

Rappelant que ce système a largement contribué à la concentration des sociétés depuis une vingtaine d’années, l’analyste juge que la concentration des plus-values sur les plus gros détenteurs de patrimoine a encore aggravé les inégalités déjà existantes.

« SCHIZOPHRÉNIE » ENTRE LE MONDE RÉEL ET LA FINANCE

C’est cette même dynamique, « qui participe à l’érosion des débouchés, de l’inflation et de l’investissement », qui a contribué au recul régulier des taux d’intérêt depuis ces dernières années, soutient Olivier Passet. Circonstance aggravante, relève-t-il, deux facteurs ont amplifié le phénomène dans le cas présent : d’abord, l’abondance de cash et l’importante capacité d’autofinancement dans les entreprises; ensuite, la politique monétaire des grandes banques centrales, qui inondent le circuit financier de liquidités pour tenter de réduire le risque d’un effondrement généralisé des prix d’actifs.

Autre facteur aggravant : l’état actuel de la courbe démographique, avec en particulier une baisse de la population en âge de travailler. D’après l’analyste, tout cela n’explique cependant pas la situation de « schizophrénie » qu’il affirme déceler aujourd’hui « entre les sphères réelle et financière » et « entre croissance froide et finance chaude ». « Si l’on cherche ce qui pourrait être au cœur de ce malthusianisme sur le capital (…), c’est du côté de la gouvernance actionnariale que l’on trouve un suspect idéal de ce qui ressemble de plus en plus à un hold-up de la valeur », conclut-il.