Les travailleurs autonomes sont confrontés à plusieurs défis, en particulier sur les plans de la fiscalité et de la préparation de la retraite. Vos clients envisagent de faire le saut? Voici comment les aider.

« On décrit souvent le travailleur autonome comme étant quelqu’un qui n’a pas de compagnie, mais ma définition à moi, c’est qu’il s’agit plutôt d’une personne qui gagne sa vie sans avoir de patron », indique d’emblée Éric Lebel, en entrevue avec Conseiller.

Le spécialiste en redressement financier et associé chez Raymond Chabot Grant Thornton précise qu’il existe deux manières de gagner sa vie en tant que travailleur autonome : soit en constituant une petite compagnie à numéro, dont on sera l’unique actionnaire et l’unique administrateur, soit en créant une entreprise individuelle indépendante.

QUEL STATUT EST LE PLUS AVANTAGEUX?

Dans le premier cas, la compagnie aura des revenus et des dépenses et son taux d’imposition sera de 19 %, quel que soit son bénéfice net. Dans le second cas, le travailleur autonome déclarera ses revenus, moins les dépenses qu’il a encourues pour son entreprise individuelle, dans sa déclaration d’impôt personnelle. « Fiscalement, il s’agit donc de deux choses vraiment différentes », insiste le spécialiste.

Si le premier statut semble, a priori, plus intéressant en raison de son taux d’imposition relativement faible, le choix n’est pas si évident. « À partir du moment où la compagnie gagne de l’argent, ça devient plus compliqué. Si votre client a fait 50 000 dollars de bénéfice net à la fin de l’année, par exemple, il faudra bien qu’il utilise une partie de cet argent-là pour faire son épicerie, payer son loyer, son auto, ses déplacements, ses vêtements, l’éducation de ses enfants, etc. Il n’aura alors pas le choix de faire autrement que de se verser, en tant qu’actionnaire unique, soit un salaire, soit un dividende », nuance Éric Lebel.

« Or, en tant que tel, il va devoir déclarer le salaire ou le dividende qu’il aura perçu, explique-t-il. Et quand on combine les deux taux d’impôt qui le concernent, c’est-à-dire le 19 % que sa compagnie paiera sur ses bénéfices nets et le taux appliqué à son salaire ou à ses dividendes, l’économie réalisée par rapport à un travailleur individuel est très minime. S’incorporer pour de seules raisons fiscales ne vaut pas la peine et lorsqu’on choisit de le faire, c’est généralement pour d’autres raisons. »

S’INCORPORER OU PAS?

Créer une petite compagnie à numéro peut être intéressant si votre client propose ses services dans le domaine de la rénovation, par exemple, indique le conseiller en redressement financier. « S’il est incorporé, que le contrat a été octroyé à la compagnie dont il est l’unique actionnaire et que, durant les travaux, il commet une erreur et qu’il doit les recommencer ou qu’il y a un accident, la personne lésée aura le droit de poursuivre l’entreprise, mais pas l’individu actionnaire. Autrement dit, le client ne pourra pas le dessaisir de sa maison, de son auto ou de ses bien personnels, car son recours est limité aux actifs de la compagnie qu’il poursuit, sans aucun regard sur ceux de l’actionnaire, qui est une autre entité. »

« En revanche, si votre client effectue des travaux seulement avec son entreprise individuelle et qu’il se trompe, là une personne mécontente pourra le traîner en justice personnellement et il pourrait alors en arriver à perdre sa maison, son auto et ses autres biens personnels », ajoute Éric Lebel.

Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’une compagnie ou d’une entreprise individuelle, un travailleur autonome ou constitué en société a néanmoins la possibilité de retrancher certaines de ses dépenses (par exemple, l’auto lorsqu’il va démarcher un client ou chercher des fournitures, ou encore une partie du loyer de la maison dans laquelle il travaille ou qui abrite le siège social de sa compagnie) des montants totaux qu’il a gagnés. « Toutes les dépenses qui lui ont servi à générer un revenu commercial peuvent être déduites de ses revenus avant que ceux-ci soient imposés », relève le spécialiste.

LES ASPECTS POSITIFS DU TRAVAIL AUTONOME…

Sa conclusion : « Il n’y a vraiment pas beaucoup d’avantages fiscaux, pour un travailleur autonome, à incorporer une entreprise, dans la mesure où, chaque année, le profit de cette compagnie est versé à un actionnaire unique. Là où ça peut devenir intéressant, c’est s’il réalise des profits, paie 19 % d’impôt dessus, mais laisse l’argent dans sa compagnie, par exemple sous forme de placements. Dans ce cas, l’incorporation reste avantageuse tant et aussi longtemps que l’argent s’accumule dans la compagnie. »

Selon Éric Lebel, le principal avantage d’être à son compte n’est donc pas fiscal, mais réside plutôt dans le fait qu’« on devient en quelque sorte son propre patron, on cesse d’être sous l’autorité de quelqu’un qui vous dit comment faire les choses, ce qui, pour certaines personnes, est un facteur primordial, car elles croient en elles et veulent faire les choses à leur façon ». Sans compter qu’elles auront aussi davantage de flexibilité concernant leurs horaires ou la conciliation travail-vie privée, puisqu’elles ne seront pas soumises à la politique interne d’une compagnie.

En outre, le travailleur indépendant pourra récolter 100 % du fruit de son labeur, souligne le conseiller. « Si je gagne de l’argent, ça va être pour moi, et si j’en perds j’en perdrai tout seul. Mais si je fais beaucoup d’argent, je n’aurai pas besoin de partager mon profit avec d’autres, à commencer par mes patrons », insiste-t-il. Enfin, se lancer en affaires en solo n’oblige pas forcément à remplir beaucoup plus de paperasse que ne le fait un salarié, surtout lorsque l’on gagne moins de 30 000 dollars par an car, dans ce cas, on n’est pas obligé de facturer la TPS et la TVQ, ce qui allège le fardeau administratif de l’entrepreneur.

… ET SES (NOMBREUX) INCONVÉNIENTS

Attention, met toutefois en garde Éric Lebel : mieux vaut y voir à deux fois avant de se lancer dans l’aventure (voir l’encadré). Tout le monde n’est pas nécessairement capable de vivre la pression et l’incertitude que le statut de travailleur autonome représente. « Il est tout seul à supporter la pression des clients, qui deviennent ses nouveaux patrons. C’est un peu un mythe de dire qu’il n’a plus de patron, en fait, il en a désormais plusieurs! », relève-t-il.

De même, le fait de se retrouver seul entraîne la perte de plusieurs avantages sociaux. « L’employeur n’est plus là pour cotiser à ses REER et le travailleur perd le bénéfice d’un régime d’assurance collectif (assurance vie, assurance salaire), ce qui signifie qu’il faudra s’occuper de tout cela seul », détaille le spécialiste.

Autres obstacles : « obtenir du financement bancaire devient très difficile, car les banques sont très réticentes à prêter de l’argent à un travailleur autonome qui n’a aucune sécurité de revenus », tandis que « si on a besoin d’une assurance responsabilité professionnelle, il faut payer pour ça aussi ». De façon générale, « il faut être capable de vivre avec de fortes variations de revenu, sans avoir de congés payés ni de congés de maladie, d’assurance vie, d’assurance salaire, d’assurance dentaire, et sans REER collectif », résume Éric Lebel.

Celui-ci note que travailler seul ne permet évidemment pas de réfléchir en équipe pour trouver une idée originale ou une solution à un problème. Être isolé risque d’entraîner une perte de stimulation.

Finalement, un travailleur autonome doit savoir établir un budget et évaluer à combien monteront ses revenus d’entreprise au cours de l’année à venir, ajoute le conseiller. « Or, quand on est à son compte – mais cela est vrai aussi pour une entreprise –, cet exercice est toujours difficile au moins durant les trois premières années, puisqu’on ne possède pas encore d’historique suffisant pour se faire une idée de ce qui s’en vient en termes de revenus. »

COMMENT PLANIFIER SA RETRAITE?

Derniers enjeux majeurs auxquels sont confrontés les travailleurs autonomes : le paiement des impôts et la planification de la retraite. « Le problème, c’est qu’en général ils vont payer de l’impôt à la fin de l’année et qu’ils n’ont souvent pas mis assez d’argent de côté durant les 12 mois précédents pour régler cette facture-là, souligne Éric Lebel. Et le phénomène est identique en ce qui concerne la retraite. Dans l’ensemble, les indépendants sont plutôt pragmatiques, mais ils sont aussi beaucoup dans l’action et, surtout les premières années, sont pris dans le feu de leur entreprise, absorbés par son démarrage, puis son développement. »

Comment éviter de tomber dans le piège? « En épargnant systématiquement chaque semaine ou au maximum chaque mois », répond le spécialiste. Et pour mettre toutes les chances de leur côté, il recommande aux travailleurs autonomes d’ouvrir deux comptes séparés : l’un pour les impôts, l’autre pour la retraite. « Pour la retraite, l’idéal est d’avoir un prélèvement automatique qui se fait au profit d’un REER, chaque semaine ou chaque mois », suggère-t-il.

« Si on ne le fait pas au moins à chaque mois, l’expérience montre qu’on n’épargnera pas, ou pas suffisamment, remarque Éric Lebel. Ce n’est pas vrai qu’en février on va trouver 5 000 ou 10 000 dollars pour mettre dans un régime enregistré d’épargne-retraite ou un compte d’épargne libre d’impôt. Trop souvent, ce qui se passe, c’est qu’on se dit : aujourd’hui je ne peux pas, mais je commencerai l’année prochaine. Malheureusement, beaucoup de travailleurs autonomes arrivent à l’âge de 50 ans, et même s’ils ont fini de payer leur maison, leur auto et les études de leurs enfants, ils n’ont accumulé aucune épargne pour leurs vieux jours. »

« Mieux vaut y réfléchir à deux fois avant de se lancer »

Votre client songe à devenir travailleur autonome? Avant de chambouler sa vie professionnelle, il doit se poser plusieurs questions.

« Mieux vaut procéder à une solide introspection pour savoir si on est vraiment prêt à assumer les désavantages qui accompagnent le statut de travailleur indépendant. Parce que quand un salarié quitte un emploi stable, bien rémunéré et avec des avantages sociaux, il doit être bien conscient de ce qui l’attend et y réfléchir à deux fois avant de se lancer », recommande Éric Lebel.

« Une fois que cet exercice est fait et qu’on est sûr de soi, il faut impérativement établir un plan d’affaires sur trois ans en se posant des questions comme : Quel sera mon marché? Qui seront mes clients? Comment vais-je procéder, concrètement? Combien vais-je gagner la première année? Quelle sera la croissance de mon chiffre d’affaires? Où trouverai-je mes fournitures? De quel financement aurai-je besoin? À quelles institutions financières vais-je m’adresser? Quelle stratégie de communication vais-je utiliser pour atteindre mes clients? etc. Le but de l’opération est d’essayer de prévoir sur papier ce qui pourrait se passer durant cette période. »

SE FAIRE AIDER PAR UN PROFESSIONNEL

Les entrepreneurs qui ignorent comment réaliser un plan d’affaires ou qui se posent des questions peuvent se faire aider par des professionnels, indique Éric Lebel. « Chez Raymond Chabot, par exemple, nous avons des associés ou des directeurs principaux qui font ce travail d’accompagnement, élaborent avec les travailleurs une stratégie et peuvent même rédiger pour eux un plan complet », précise-t-il.

Enfin, un particulier qui voudrait lancer une microentreprise peut également s’adresser à un mentor, qui l’accompagnera et lui donnera des idées pour son plan d’affaires. « S’il souhaite par exemple acheter la franchise d’une petite enseigne mais n’a jamais possédé de commerce de sa vie, il aura tout intérêt à consulter un professionnel du secteur qui le conseillera. Aujourd’hui, il y a trop de commerces et de très petites entreprises qui ferment leur porte au bout de quelques années, voire de quelques mois », met en garde le spécialiste.

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