Siège social de la fédération des caisses Desjardins du Québec, situé à Lévis.
Photo : Jean-Philippe Bourgoin / Creative Commons

Le Mouvement Desjardins est « une coopérative qui ressemble de plus en plus à une banque » traditionnelle, affirme l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques.

Dans une note socioéconomique publiée mercredi, Julia Posca, chercheure à l’IRIS, juge en effet que les principes coopératifs à la base de cette institution disparaissent de plus en plus. Au point qu’« il faudra bientôt cesser de prétendre que Desjardins est autre chose qu’une banque », déplore-t-elle. La raison? « Sa mission est peu à peu passée de caisse d’épargne destinée à améliorer la situation financière de la population à une institution qui cherche à maximiser ses rendements, au détriment des services aux membres. »

Rappelant que le « processus de bancarisation » du Mouvement s’est fait « de façon cumulative », Julia Posca passe en revue les trois grandes transformations successives qui, selon elle, ont mené à la situation actuelle, soit la libéralisation du crédit, la création de sociétés filiales et le recours à la capitalisation externe.

LES CONSEILLERS, NOUVEAU VISAGE DE LA CAISSE

Selon la chercheure, Desjardins est devenue au fil des ans, « un véritable complexe financier, qui possède des filiales dans tous les domaines financiers ». Or, cette expansion s’est accompagnée d’une embauche massive d’experts en tous genres, tandis que « l’influence des administrateurs et administratrices bénévoles s’est réduite comme peau de chagrin, au plus grand profit de technocrates salariés et, surtout, autonomes dans leurs décisions, contrevenant ainsi aux valeurs démocratiques de la coopérative ».

Pour favoriser la vente de produits financiers, le Mouvement a par exemple modifié l’organisation du travail à l’intérieur des caisses, notamment en automatisant les services bancaires traditionnels et en implantant de plus en plus de services personnalisés de planification financière. Concrètement, explique l’IRIS, cela signifie que toutes les opérations courantes accomplies au comptoir (dépôts, retraits, paiements) sont désormais informatisées, tandis que les postes de caissières, devenus désuets, ont été supprimés au profit de ceux de conseillers. Résultat : « ce sont ces derniers qui, dorénavant, forment le nouveau visage des caisses », constate l’Institut.

Comme la vente des produits financiers offerts par les sociétés filiales exige certaines qualifications, les conseillers doivent posséder des diplômes universitaires en administration, en finance ou dans un autre domaine connexe. Et pour motiver ces experts à vendre en priorité les produits les plus rentables pour le Mouvement, une rémunération incitative leur est offerte en plus de leur salaire de base chaque fois qu’ils y parviennent. Le problème, souligne Julia Posca, c’est que cette culture de vente similaire à celle des banques traditionnelles « érode considérablement les principes coopératifs sur lesquels le Mouvement était fondé ».

« LE PRINCIPE D’ÉGALITÉ EST MIS À MAL »

D’un côté, en effet, « c’est le principe d’égalité même qui se trouve mis à mal (…) parce que seuls les membres les mieux nantis ont généralement recours aux services de planification financière » et ont donc la possibilité de bénéficier d’un service personnalisé, relève la chercheure. À l’appui de cette affirmation, elle relève d’ailleurs que depuis 2016, le Mouvement offre un service particulier à ses membres qui détiennent plus de 250 000 dollars à investir. Quant à ceux qui n’ont pas les moyens de se procurer les produits financiers vendus par les conseillers et n’utilisent la caisse que pour leurs opérations courantes, ils sont « relégués au second rang » et « contraints à [traiter] pour l’essentiel avec des automates ».

Julia Posca voit dans cette mutation un autre effet pervers. D’après elle, l’objectif initial affiché par Desjardins d’améliorer la situation économique des classes populaires du Québec en favorisant l’ensemble des épargnants, quels que soit leurs revenus, « en prend un coup ». Avec la rémunération incitative des conseillers, il peut en effet arriver que des produits financiers soient vendus à des personnes plus vulnérables « sans qu’elles en aient réellement besoin ou sans qu’elles en aient réellement les moyens ».

Autre changement de taille, selon l’IRIS : le Mouvement encourage désormais l’endettement plutôt que l’épargne, « en contradiction totale avec ce que prévoyait sa mission d’origine ». Dans les faits, cela signifie qu’« il ne vise plus à offrir des véhicules d’épargne à tous les citoyens (…) en plus de procéder à une discrimination de l’épargne selon la taille du portefeuille », puisqu’« il vise principalement la maximisation des rendements et des excédents ». La preuve? En 1961, les prêts à la consommation ne représentaient que 8,8 % de l’actif total des caisses, alors qu’aujourd’hui, les prêts hypothécaires et à la consommation constituent en moyenne 50 % de cet actif. « Autrefois considéré comme étant la condition sine qua non de l’indépendance économique, l’encouragement à l’épargne est désormais sciemment négligé au profit d’un soutien à la consommation de masse et à l’endettement individuel », constate Julia Posca.

« BANCARISATION EN COURS »

Par ailleurs, afin de répondre aux exigences de ses investisseurs, Desjardins « cherche constamment à réduire ses coûts de fonctionnement », par exemple en fermant ou en fusionnant des caisses ayant un faible potentiel de croissance. « Les premiers à souffrir de ces méthodes de rationalisation sont les milieux ruraux. De 1990 à 2018, le nombre de caisses est passé de 1 350 à 238. Les ristournes ont suivi le même mouvement à la baisse. Après avoir songé à les abolir, le Mouvement veut maintenant les moduler selon le nombre et le type de produits financiers détenus. Pendant ce temps, la rémunération de son p-dg a atteint trois millions de dollars en 2018, montant qui a triplé depuis 2002. Pas de doute, la bancarisation de Desjardins est en cours », conclut la chercheure.

La note de l’IRIS fait en grande partie écho aux virulentes critiques formulées depuis quelques années par Claude Béland. Dans plusieurs tribunes publiées dans divers médias québécois, dont Radio-Canada, l’ex-président de Desjardins a toujours soutenu que le mandat social des caisses populaires passait désormais au deuxième plan, loin derrière les profits. Selon le dirigeant aujourd’hui à la retraite, cette mutation aurait largement contribué à faire perdre au Mouvement son originalité coopérative et à le transformer en une banque comme les autres. En 2015, Claude Béland était allé jusqu’à confier au Journal de Montréal qu’il ne reconnaissait plus l’institution qu’il avait dirigée entre 1987 et 2000 et que celle-ci avait « perdu son âme ».