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Au cours des dernières décennies, une poignée de grandes sociétés de gestion d’actifs ont progressivement mis la main sur de nombreuses sociétés cotées en Bourse, auparavant détenues par leurs propriétaires et des petits actionnaires, rapporte le MÉDAC.

Décrivant ce phénomène de concentration des pouvoirs dans un article publié jeudi sur son site web, le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires va jusqu’à évoquer un « rapport de force tectonique » pour le contrôle financier de ces entreprises.

À l’appui de sa démonstration, le Mouvement cite une récente intervention de l’économiste américain Benjamin Braun, membre notamment de l’Institute for Advanced Study et du Max Planck Institute for the Study of Societies. Dans une intervention (en anglais) au début du mois à l’Université Harvard, le chercheur constatait en effet que, en l’espace d’un siècle, la détention des actions de grandes compagnies s’était largement concentrée.

DES ACTIONNAIRES PEU INTÉRESSÉS PAR LA DURABILITÉ

Résultat : plusieurs d’entre elles se retrouvent aujourd’hui placées sous la coupe d’un très petit nombre de puissantes sociétés de gestion d’actifs, « ce qui contribue à la formation d’un actionnariat intermédiaire parfois désintéressé des enjeux de gouvernance et de rendements durables, ainsi que sujet aux conflits d’intérêts », souligne le MÉDAC. Reprenant l’analyse de Benjamin Braun, le Mouvement explique que les principales caractéristiques du système actuel sont « la concentration de la structure de propriété des sociétés ouvertes entre les mains d’actionnaires minoritaires mais puissants », comme BlackRock, Vanguard ou State Street (les fameux Big Three).

Le problème, ajoute-t-il, est que cette poignée d’actionnaires, dont les revenus se composent essentiellement des frais de gestion plutôt que des rendements, ne sont pas forcément préoccupés ni par la durabilité ni par la survie des entreprises dont ils détiennent des actions au nom de leurs clients investisseurs institutionnels ou individuels. Pour étayer sa thèse, Benjamin Braun rappelle notamment qu’aucune des quelque 4 000 propositions d’actionnaires soumises entre 2008 et 2017 aux entreprises de l’indice Russell 3000 ne provenait de l’un ou l’autre des trois principaux gestionnaires d’actifs aujourd’hui en activité.

L’économiste identifie par ailleurs une série de conflits d’intérêts, réels ou potentiels, qui contribuent selon lui à limiter « la capacité et le pouvoir théorique des gestionnaires d’actifs à assumer des rôles plus significatifs dans la neutralisation des externalités négatives générées par les activités des entreprises qu’ils détiennent ». C’est le cas, par exemple, des « externalités environnementales et sociales », qui peuvent nuire à la durabilité des sociétés détenues.

UN RÔLE NÉFASTE POUR L’ÉCONOMIE RÉELLE

En effet, souligne le chercheur, les grandes firmes de gestion d’actifs perçoivent trop souvent leur participation actionnariale et, plus généralement leurs rapports avec les compagnies intégrées dans leur portefeuille, comme étant une dépense et non un investissement à moyen ou à long terme. De plus, elles sont parfois en concurrence les unes avec les autres pour obtenir des mandats de gestion externe de caisse de retraite auprès des sociétés dans lesquelles elles ont investi. Par ailleurs, le fait qu’elles possèdent en commun certaines entreprises spécialisées dans un même secteur « pose le risque de baisse de la concurrence entre des sociétés (…) qui devraient en théorie être rivales, y compris en matière de responsabilité sociale ». Enfin, note le MÉDAC, Benjamin Braun critique le fait que « la propriété directe ou indirecte d’actions est concentrée entre les mains des plus favorisés, dont la perception des coûts et bénéfices des externalités peut différer de celle des [actionnaires] défavorisés ».

Le rôle néfaste pour « l’économie réelle » des Big Three est régulièrement pointé du doigt par plusieurs économistes et politiciens des deux côtés de l’Atlantique. Le mois dernier, les fonds indiciels négociables en bourse (FNB) avaient été sévèrement mis en cause dans un documentaire sur BlackRock diffusé par la chaîne de télévision franco-allemande Arte. Dans ce reportage très fouillé, le réalisateur Tom Ockers soutenait notamment que l’accumulation par la firme de quelque 6 000 milliards de dollars d’actifs aurait contribué au développement d’une bulle financière depuis 2009.