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Alors que les fonds axés sur les questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) deviennent omniprésents et attirent d’importants flux de capitaux, les investisseurs sont de plus en plus nombreux à douter que les émetteurs puissent atteindre les objectifs de durabilité et offrir des rendements élevés.

Jeudi, lors de la conférence nationale de l’Association des gestionnaires de portefeuille du Canada, un groupe d’experts a posé le problème sans détour : La croissance verte est-elle un conte de fées ?

Pour les 10 à 15 prochaines années, oui, a répondu Simon Kuper, chroniqueur au Financial Times. Les sacrifices économiques nécessaires pour atteindre des émissions nettes de carbone nulles dans un court laps de temps sont trop importants, et nécessiteraient de mettre fin à des services que les consommateurs aisés demandent, comme la livraison de colis par Amazon et même l’aviation.

« Peut-être qu’un jour nous pourrons avoir le vert et la croissance ensemble, a-t-il continué. Mais notre génération ne connaîtra pas cela ».

Craig Noble, associé directeur et PDG, investissements alternatifs, chez Brookfield Asset Management, était beaucoup plus optimiste. Il a noté des changements massifs dans l’utilisation des énergies renouvelables et, de manière tout aussi significative, dans la volonté politique et les mentalités des entreprises.

« Je comprends le scepticisme, car nous avons tous été trop lents à agir », a assuré Craig Noble. Mais les conséquences de la non-réalisation des objectifs de zéro émission sont plus importantes que la douleur découlant d’une transition au cours des prochaines années, a-t-il ajouté. « Le prix qui devrait être payé plus tard est tout simplement beaucoup trop élevé ».

Jessica Huang, directrice et responsable des solutions d’investissement durable pour les Amériques chez BlackRock, a mentionné que la modélisation des scénarios climatiques démontre que « la transition nette zéro est tout simplement un meilleur résultat pour les investisseurs en général. »

Elle a décrit l’appétit des investisseurs pour les fonds ESG, tel que démontré par les flux d’actifs, comme « assez intense ».

Les fonds d’investissement ne permettront pas d’atteindre le zéro net au niveau micro, mais ils peuvent avoir un effet énorme au niveau macro en déplaçant les capitaux vers les entreprises qui se préparent à la transition énergétique, a-t-elle ajouté. Par exemple, l’augmentation des investissements peut faire baisser la « prime verte » pour les nouvelles technologies telles que la capture et le stockage du carbone.

Les marchés de capitaux ne vont pas tout résoudre, a souligné Jessica Huang, « mais ils sont un acteur important pour faire passer l’économie au sens large à un niveau net zéro. » Pourtant, un récent rapport de la société de relations publiques Edelman, basée à Chicago, a démontré un scepticisme généralisé à l’égard de l’ESG. Dans une enquête menée auprès de 700 investisseurs Institutionnels (100 au Canada) en août et septembre, 82 % ont déclaré que les entreprises exagèrent souvent leurs progrès en matière d’ESG (77 % au Canada).

Près des trois quarts des investisseurs ont déclaré qu’ils ne croyaient pas que les entreprises respecteraient leurs engagements en matière d’ESG ou de durabilité, et un pourcentage similaire (79 % à l’échelle mondiale, 71 % au Canada) s’inquiétait du fait que les entreprises ne respectent pas leurs promesses de réduction nette de zéro.

Par conséquent, la plupart des investisseurs (87 % à l’échelle mondiale, 82 % au Canada) prévoient une augmentation des litiges liés aux facteurs ESG.

Les investisseurs étaient également plus sceptiques qu’il y a un an quant à l’idée que les entreprises accordant la priorité à l’intégration des facteurs ESG produiraient des rendements plus élevés.

Une grande majorité des répondants au sondage Edelman (85 % à l’échelle mondiale, 78 % au Canada) sont en faveur de la divulgation obligatoire des facteurs ESG, mais ne s’entendent pas sur le cadre à utiliser. Les Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM) ont publié le mois dernier des propositions visant à rendre obligatoire la divulgation par les émetteurs d’informations plus ou moins conformes au cadre de la Task Force of Climate-Related Financial Disclosure (TCFD).

Les règles d’étiquetage des fonds sont entrées en vigueur en Europe plus tôt cette année. Selon Jessica Huang, bien que rien n’ait été imposé ailleurs, les régulateurs ont tendance à se concentrer sur les informations à fournir pour éviter l’écoblanchiment. En Amérique du Nord, l’accent a été mis jusqu’à présent sur les émetteurs plutôt que sur les fonds.

« Si les entreprises ne divulguent pas ces informations, comment les gestionnaires de fonds peuvent-ils en rendre compte ? s’est-elle questionnée. L’une des choses qui, espérons-le, sera différente aux États-Unis et au Canada, c’est que les régulateurs se concentreront d’abord sur les divulgations des émetteurs, puis sur celles des fonds. Dans l’ensemble, c’est la direction que nous voyons les régulateurs prendre. »

Cependant, jusqu’à ce que ces règles entrent en vigueur, les sceptiques auront leur place. Simon Kuper a déclaré qu’il s’attendait à ce que le monde atteigne des émissions nettes nulles, mais qu’il le ferait bien trop tard.

Quant aux fonds d’investissement, « personne ne s’attend à ce que l’ESG sauve le monde, a-t-il déclaré. Les investisseurs qui veulent sauver le monde doivent être plus radicaux, en se limitant aux investissements à impact où ils sont prêts à perdre de l’argent ».