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Statistique Canada entend recueillir automatiquement les informations bancaires de citoyens canadiens, sans leur consentement. Une douzaine de citoyens auraient déjà porté plainte au commissaire à la protection de la vie privée et l’initiative soulève plusieurs interrogations et inquiétudes.

L’affaire a débuté lorsque le réseau Global a révélé le 26 octobre dernier que Statistique Canada recueillerait dès janvier les informations de 500 000 clients de neuf banques canadiennes. Identité, solde bancaire et transactions effectuées transiteront vers l’organisme fédéral. Ces données ne seront pas anonymisées, afin de pouvoir être croisées avec d’autres données et produire de meilleures statistiques.

LES CONSERVATEURS SE DÉCHÂINENT

L’opposition conservatrice, qui avait par le passé réduit le recensement à une peau de chagrin, crie au viol de la vie privée, allant jusqu’à parler de 1984, d’Union soviétique et de ministre du goulag… L’ancien statisticien en chef de Statistique Canada, Wayne Smith, rappelle pourtant au Globe and Mail que le gouvernement conservateur de M. Harper soutenait la volonté de l’agence de recueillir plus d’informations directement de bases de données plutôt que par des sondages traditionnels. Il ajoute que « pour des gens qui veulent mener le gouvernement, attaquer la notion de production efficace de statistiques officielles est à tout le moins douteuse ».

UN PROCÉDÉ NÉCESSAIRE

De son côté, Statistique Canada prétend qu’elle souhaite simplement faciliter la vie des Canadiens. Anil Arora, statisticien en chef de l’organisme, a confié au Devoir que les Canadiens ne veulent plus collaborer à son ancienne méthode de collecte de données, qui consistait à consigner dans un cahier toutes les transactions réalisées dans un mois. Conséquemment, le taux de réponse serait en chute. 

De son côté, le commissaire à la vie privée, Daniel Therrien, a admis au Devoir avoir ouvert une enquête à la suite de la réception d’une douzaine de plaintes de citoyens. Il soutient que le cadre légal actuel ne lui semble pas adéquat. Il suggère que les informations bancaires soient anonymisées, une option que rejette catégoriquement M. Arora. Selon ce dernier, des données qui ne seraient pas géolocalisées et que l’on ne pourrait pas croiser avec des informations sociodémographiques, comme l’âge, seraient inutiles. Les informations recueillies servent, par exemple, à planifier les services sociaux en fonction de la réalité du terrain.

DES DONNÉES EN PÉRIL?

Dans le très conservateur Financial Post, Terence Corcoran s’inquiète de la sécurité des données qui seraient conservées dans les bases de données de Statistique Canada, rappelant que de nombreuses entreprises ont été piratées ces dernières années.

Il s’interroge aussi sur l’usage qui pourrait être fait de ces informations très personnelles, quoique ses craintes en laisseront peut-être quelques-uns perplexes. Ainsi, il reproche à Statistique Canada d’avoir par le passé mené des recherches sur les écarts de revenus entre le 1 % des plus riches Canadiens et les autres, sur la distribution des revenus au pays et sur les iniquités salariales. Selon lui, s’intéresser à ces questions signifie automatiquement appuyer le programme des libéraux… 

Dans le Globe and Mail, un éditorial soutient que Statistique Canada a de bonnes raisons de vouloir ces données, mais qu’il est loin d’être évident qu’il arrivera à assurer leur protection. Eux aussi penchent pour la remise d’informations anonymes.

Reste à voir si le gouvernement libéral continuera à soutenir la volonté de l’agence fédérale et si le commissaire à la vie privée jettera un pavé dans la mare.