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Initialement conçues pour devenir des monnaies d’échange et concurrencer les devises nationales, les cryptomonnaies ont connu une telle croissance de leur valeur au cours des dernières années qu’elles sont aujourd’hui prisées des investisseurs. Vos clients se montrent intéressés? Voici quoi savoir pour les conseiller adéquatement.

Lancé à la fin de 2017, le Fonds Rivemont Crypto ne détient que 3 M$ d’actif sous gestion, mais sa seule existence démontre bien que les cryptomonnaies réussissent à se tailler une place de plus en plus importante dans la gestion d’actif traditionnelle.

« Il y a une très forte demande de la part des clients, particulièrement des investisseurs à valeur nette élevée », assure Martin Lalonde, gestionnaire de portefeuille et président de Les Investissements Rivemont. « On pense que d’ici quatre à six ans, les cryptomonnaies vont devenir une catégorie d’actif à part entière et que la plupart des portefeuilles vont en contenir. »

À l’heure actuelle, le Fonds Rivemont Crypto est le seul fonds de cryptomonnaies géré activement au Canada. Il investit dans six cryptomonnaies : le bitcoin, l’ethereum, le ripple, le bitcoin cash, le litecoin et l’ethereum classic. À l’image d’un fonds d’actions ou d’obligations traditionnel, la répartition de ses différentes composantes varie en fonction des perspectives de marché et de l’analyse fondamentale effectuée par le gestionnaire.

« À l’origine, on voulait avoir accès à des dizaines, voire des centaines de cryptomonnaies, mais on n’a pas encore obtenu cette autorisation de la part des autorités de réglementation. Ça limite un peu nos possibilités, confie Martin Lalonde. C’est un peu comme si on avait seulement accès aux six plus grandes banques canadiennes dans un portefeuille d’actions. »

Bien qu’elles soient très peu liées aux catégories d’actif traditionnelles, les cryptomonnaies les plus populaires ont tendance à être relativement corrélées entre elles, précise-t-il.

UN MARCHÉ À SES BALBUTIEMENTS

Pour le moment, seuls deux autres fonds de cryptomonnaie ont reçu l’aval des autorités au pays : le FBC Bitcoin Trust de First Block Capital, qui reproduit le rendement du bitcoin, et le Fonds de cryptoactifs mondial de 3iQ, qui investit dans le bitcoin, l’ethereum et le litecoin, mais dont la répartition est statique.

Dans les trois cas, il s’agit de fonds qui ont la même structure légale qu’un fonds commun de placement constitué en fiducie. Ils sont toutefois dépourvus de prospectus et s’adressent donc aux investisseurs qualifiés. Seuls les conseillers qui sont habilités à vendre des produits émis avec une notice d’offre peuvent l’offrir à leurs clients.

« J’aimerais voir un jour des fonds communs équilibrés contenant des cryptos, mais il faudra franchir encore beaucoup d’obstacles en matière de réglementation avant d’en arriver là », souligne le gestionnaire.

Le Fonds Rivemont Crypto a enregistré sa première vente d’un conseiller d’une grande banque récemment, et il est déjà disponible sur plusieurs plateformes de cabinets indépendants. « On est en train de construire notre réseau de distribution », soutient-il.

La firme doit toutefois composer avec certaines embûches liées à la conformité. La distribution est en effet ralentie par le processus de diligence raisonnable que les institutions financières effectuent avant d’autoriser le produit sur leurs plateformes.

« Il y a des conseillers qui nous ont recommandé leurs clients parce qu’ils n’ont pas accès au fonds sur leur plateforme. Les firmes ne sont pas encore au courant de l’offre », indique Martin Lalonde.

INVESTISSEMENT DIRECT OU FONDS?

Bien qu’il voie dans la création de plusieurs fonds un signe de l’acceptation croissante des cryptomonnaies par la finance traditionnelle, Jonathan Hamel est d’avis que la meilleure façon d’investir dans le bitcoin est de le détenir directement.

« C’est un peu comme acheter de l’or par rapport à investir dans des produits dérivés. La propriété directe, ce qui implique de détenir la clé privée, est la meilleure façon de posséder l’actif, selon la philosophie bitcoin », dit le président et fondateur de l’Académie Bitcoin, une firme de consultation spécialisée dans la chaîne de blocs et le bitcoin.

Néanmoins, les placements dans des fonds comportent certains avantages, particulièrement pour les investisseurs qui en sont à leurs premières expériences dans l’univers des cryptomonnaies.

« L’avantage des fonds, c’est que quelqu’un d’autre gère votre portefeuille de cryptos pour vous, insiste Martin Lalonde. Notre fonds est aussi admissible au REER et au CELI, ce qui est un gros plus pour les épargnants. »

Le gestionnaire ajoute qu’aucune plateforme en ligne d’achat direct de cryptomonnaies, telle que QuadrigaCX, n’a reçu l’aval officiel des autorités de réglementation au Canada. « Elles sont dans une zone grise. J’ai un client qui a fait affaire avec l’une de ces plateformes et ça lui a pris plus d’un mois avant d’avoir accès à ses fonds. L’argent est parti du Canada vers la Pologne, puis vers Tokyo. Si l’entreprise ferme, les investisseurs n’ont aucun recours à l’heure actuelle », insiste-t-il.

Jonathan Hamel tient toutefois à préciser que le bitcoin peut être négocié tout à fait légalement au Canada et qu’il n’est pas considéré comme une valeur mobilière par les autorités.

« Aux yeux des régulateurs américains, le bitcoin est un produit de base (« commodité ») numérique qui a certaines propriétés d’une monnaie. Il n’a pas les caractéristiques d’une valeur mobilière et ne se trouve donc pas sous la juridiction de l’Autorité des marchés financiers [AMF] », affirme-t-il.

À ce chapitre, le bitcoin se trouve cependant dans une situation unique, puisqu’il s’est développé de façon organique, sans fondateur officiel. En d’autres mots, personne ne le contrôle. En revanche, les devises virtuelles émises par des premières émissions de cryptomonnaie (Initial coin offering, ou ICO) ont des caractéristiques qui pourraient s’apparenter à celles des valeurs mobilières.

Les Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM) pourraient-elles un jour décréter que le bitcoin est une valeur mobilière?

« Ce serait une très mauvaise décision, et ce serait tourné au ridicule par la communauté. Aux États-Unis, les régulateurs ne s’enlignent pas vers ça du tout. Ils font plutôt le pari de laisser les choses suivre leur cours sans trop intervenir pour l’instant. Ils se concentrent seulement sur les politiques anti-blanchiment d’argent et sur la prévention du financement du terrorisme. Comme les autorités canadiennes suivent généralement leurs homologues américains, on peut s’attendre à une approche similaire de ce côté-ci de la frontière », estime Jonathan Hamel, qui est membre du comité consultatif sur l’innovation technologique de l’AMF.

QU’EN DIT L’AMF?

Théoriquement, le bitcoin n’a pas d’encadrement réglementaire et n’est pas à proprement dit considéré comme un élément relevant des valeurs mobilières. Il est plutôt considéré comme une devise, confirme Sylvain Théberge, directeur des relations médias à l’Autorité.

Il faut dire que les cryptomonnaies sont un phénomène relativement récent, et que la législation n’a pas encore vraiment eu le temps de s’ajuster. « On est en période d’analyse et de mise en place de structures pour s’assurer que les gens ayant des projets de crypto et d’ICO sachent vers qui se diriger », note M. Théberge.

Pour étudier cette nouvelle tendance dans le marché, les ACVM ont mis en place un bac à sable réglementaire pour les projets fintech. Le fonds de Rivemont a par exemple fait un passage obligé par ce bac à sable avant d’obtenir son approbation de la part des autorités réglementaires. Il en va de même pour tous les autres projets liés aux cryptomonnaies.

Pour l’instant, les initiatives sont étudiées au cas par cas, mais l’objectif avoué des régulateurs, dont l’AMF, est d’en venir éventuellement à concevoir un cadre réglementaire plus formel et global.

« Il s’agit d’un grand défi pour les autorités de réglementation. Nous serons toujours un pas en arrière de toutes les initiatives émergentes. L’objectif, c’est d’être le plus proche possible de ces projets-là. Le comité fintech, qui réunit une douzaine d’experts, est une avenue intéressante pour maintenir un bon canal de communication », croit M. Théberge.

L’évolution de la réglementation risque fort bien d’élargir les possibilités pour les investisseurs intéressés par les cryptomonnaies. Jonathan Hamel croit par exemple que les premiers fonds négociés en Bourse adossés à des bitcoins pourraient être émis dans un avenir proche au Canada et aux États-Unis.

« La plupart de ces fonds-là sont encore bloqués par les politiques internes des banques et des gestionnaires de fonds. Mais c’est totalement contre-productif. Si les gens en veulent vraiment, des bitcoins, ils vont retirer leur argent de leur compte de placement et vont aller en acheter ailleurs », soutient-il.

Signe que le bitcoin se financiarise, des contrats à terme ayant la monnaie virtuelle comme sous-jacent ont été conclus l’année dernière à la Chicago Mercantile Exchange et à la Chicago Board Options Exchange, les deux principales Bourses américaines de dérivés.

« C’est une reconnaissance implicite de la nature de « commodité » du bitcoin et de son statut réglementaire. C’est assez révélateur comme initiative », juge Jonathan Hamel.

Aucun outil de placement du genre n’a pour l’instant été lancé sur le marché canadien des dérivés.

OFFRIR DE NOUVEAUX SERVICES

Au fur et à mesure que les barrières réglementaires tomberont et que l’investissement dans les cryptomonnaies deviendra plus accessible, les conseillers en services financiers seront de plus en plus sollicités par les clients séduits à l’idée d’ajouter de tels actifs à leur portefeuille de placement.

Pour satisfaire leur clientèle, les conseillers n’auront donc pas le choix de développer de nouveaux services liés aux cryptomonnaies, croit Jonathan Hamel. Bien entendu, ces services pourraient inclure un volet éducationnel sur le fonctionnement technologique de ces monnaies virtuelles, ainsi que sur les avantages et les risques d’y investir.

Les conseillers pourraient toutefois aller plus loin en développant, par exemple, des services de fiducie pour la gestion des clés privées des clients, ce qui, selon M. Hamel, « diminuerait le risque lié à la possession des bitcoins ».

La demande est également croissante pour les services de transfert de fonds de cryptos vers d’autres catégories d’actif, et vice-versa. « Il s’agit d’un besoin important dans le marché à l’heure actuelle. Je vois le conseiller en placement comme un facilitateur de mouvement de capital. En plus, ces nouveaux services représentent pour lui une belle occasion de générer des revenus supplémentaires », juge-t-il.

Mais un représentant inscrit pourrait-il offrir de tels services à ses clients sans enfreindre la réglementation en vigueur? « Offrir des services liés aux cryptomonnaies n’est pas interdit par la réglementation en valeurs mobilières, répond l’AMF. Par contre, les cryptomonnaies peuvent poser des enjeux réglementaires particuliers pour les courtiers et conseillers souhaitant offrir ces produits. »

Les sociétés inscrites qui veulent en proposer doivent informer l’Autorité du changement à leur modèle d’affaires.

Évidemment, les représentants qui souhaitent offrir des produits et services liés aux cryptomonnaies doivent se plier aux mêmes règles de base qui s’appliquent à tous les produits d’investissement, notamment de déterminer le niveau de tolérance au risque du client. Une procédure d’autant plus cruciale avec les cryptomonnaies, des actifs hautement volatils susceptibles de générer des gains, mais aussi des pertes très élevées.

Pour les investisseurs qui ont les nerfs moins solides, Jonathan Hamel croit cependant que le cours du bitcoin va se stabiliser à long terme. « Il est déjà beaucoup moins volatil qu’auparavant. Le marché est encore petit, soit environ 150 G$, l’équivalent d’une société de moyenne taille cotée au S&P 500. On pense que plus le marché du bitcoin va se développer, plus sa volatilité va diminuer. »

UNE CRYPTOMONNAIE SOCIALEMENT RESPONSABLE

Créé au Québec, l’impak Coin jumelle deux tendances fortes dans le monde de l’investissement : l’économie d’impact et les cryptomonnaies. Aperçu d’une monnaie virtuelle qui n’a rien de conventionnel.

Bien que son fonctionnement soit également basé sur la chaîne de blocs (blockchain), l’impak Coin est à l’opposé du bitcoin, affirme son créateur, Paul Allard. « Je crois à la blockchain, mais je suis un anti-bitcoin à tous les niveaux. Le bitcoin ne fait que reproduire dans un environnement non réglementé le système financier classique, où le seul objectif est de générer du rendement le plus rapidement possible à partir de rien », déplore-t-il.

Paul Allard définit l’impak Coin comme une monnaie traditionnelle décentralisée dont l’objectif est de soutenir les entreprises qui exercent leurs activités de façon à générer une incidence sociale et environnementale positive. La croissance de sa valeur est donc directement liée à celle de l’économie d’impact.

Au centre de l’écosystème de l’impak Coin se trouve une place de marché virtuelle qui regroupe des entreprises actives dans le monde de l’économie d’impact. Pour inciter les consommateurs à acheter les produits et services de ces entreprises, ceux-ci reçoivent une remise de 5 % en impak Coins à chacune de leur transaction.

Il s’agit d’un genre de programme de fidélisation qui n’est pas financé par les commerçants, mais par l’ensemble des porteurs d’impak coins. « À chaque fois que des impak Coins sont versés en remise, les détenteurs de la monnaie subissent une légère dilution, mais celle-ci demeure marginale par rapport à la création de valeur générée par la transaction », explique Paul Allard.

Pour que l’impak Coin puisse être facilement utilisé comme monnaie d’échange, un mécanisme a été mis en place pour stabiliser son cours. Un peu à l’image d’une banque centrale, ce mécanisme détermine à tous les trimestres les règles qui établissent son prix. L’algorithme qui effectue ce travail tient notamment compte de l’offre et de la demande, du volume de transactions et des prix médians des trois dernières semaines.

Particularité de l’impak Coin, son cours ne fluctue pas en temps réel, mais demeure fixe pendant une semaine. Une façon de tenir les spéculateurs à distance, assure Paul Allard. Les balises mises en place rendent impossible une variation de plus de 10 % de la valeur de la monnaie d’une semaine à l’autre.

Bien qu’il ait été avant tout conçu pour servir de monnaie d’échange, l’impak Coin n’est pas dénué d’intérêt pour les investisseurs. « La croissance de l’économie d’impact est d’environ 20 à 25 % par année, et elle devrait se maintenir à ce niveau pendant encore quatre ou cinq ans. Il est donc fort possible que l’impak Coin s’apprécie de manière corrélée avec cette croissance », croit Paul Allard.

Une ICO complétée l’année dernière au Canada a conduit à l’émission de 1,7 million d’impak Coins, soit l’équivalent d’environ 1,4 million de dollars canadiens. Une deuxième ICO sera lancée en octobre, cette fois-ci en France.

Pour l’instant, aucun marché secondaire n’existe pour échanger la monnaie, mais une plateforme devrait voir le jour au début de 2019.

Du point de vue réglementaire, l’impak coin est considéré par les autorités canadiennes comme une monnaie complémentaire numérique, mais dont l’achat et la circulation sont régis par la Loi sur les valeurs mobilières. « On voulait appliquer les mêmes règles qui s’appliquent aux valeurs mobilières à l’impak coin pour que les consommateurs soient protégés », soutient Paul Allard.

Impak Finance, la firme à l’origine de l’impak Coin, a d’autres projets dans les cartons. Outre une offre de services bancaires, elle compte lancer prochainement des impak bonds, des obligations dont l’actif sera totalement investi dans des entreprises faisant partie de l’écosystème de l’économie d’impact.