Homme d'affaires se tenant debout devant un mur de points d'interrogation.
Photo : Daniil Peshkov / 123RF

C’est un peu le Far West sur le front de l’investissement responsable (IR). Le paysage est parsemé de dizaines d’indices de base et sur mesure et d’un mélange hétéroclite de critères d’évaluation d’entreprises.

Résultat : il n’existe aucune normalisation des méthodes utilisées pour filtrer les sociétés afin de les inclure dans les fonds ou les indices responsables et aucune uniformité entre les produits d’IR. Des fonds aux caractéristiques différentes tombent tous dans cette catégorie en expansion rapide.

L’évaluation en matière d’IR implique souvent une certaine part de subjectivité, particulièrement en absence de données d’entreprise crédibles versées au domaine public, ce qui fait que l’on doit s’appuyer sur la divulgation volontaire ou, dans quelques cas, sur la divulgation forcée en raison de l’activisme des actionnaires.

Pour rendre les choses plus complexes, les critères d’inclusion en matière d’IR sont souvent contradictoires, et la même entreprise pourrait être acceptée pour certaines de ses activités et être refusée pour d’autres, ce qui a pour conséquence des évaluations subjectives ou l’exclusion pure et simple de certains indices.

QUESTION DE STRATÉGIE

Vu les différentes méthodologies d’intégration des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les décisions d’investissement responsable, les fonds d’IR peuvent donc choisir les critères de sélection à appliquer.

« Les analystes peuvent utiliser de nombreux critères différents, alors cela dépend vraiment de la stratégie d’IR à laquelle ils cherchent à souscrire », dit Jeffrey Chan, analyste, investissement responsable, à Placements CI, à Toronto.

« Il existe de nombreuses approches différentes d’implantation de l’IR, depuis l’intégration des facteurs ESG jusqu’à l’engagement des actionnaires et l’investissement par thème », poursuit-il. Il ajoute que « selon la stratégie qu’une entreprise décide de mettre en œuvre, son approche sera différente ». Selon lui, « aucune stratégie n’est forcément “la meilleure”; cela ne dépend vraiment que du mandat du fonds et de l’objectif du gestionnaire. »

« Les stratégies en matière d’ESG varient en fonction du mandat de l’indice », ajoute Dustyn Lanz, chef de la direction de l’Association pour l’investissement responsable (AIR). Par exemple, « un indice pourrait avoir la mission d’investir dans les leaders en ESG. Dans ce cas, il serait composé d’entreprises ayant une meilleure notation en matière d’ESG que les entreprises comparables de leur secteur. Ou encore un indice pourrait avoir un mandat “éthique” ou “socialement responsable” et pourrait, par exemple, exclure les entreprises dont les produits sont considérés “non éthiques”, comme le tabac ou les armes. »

La logique qui sous-tend l’adoption de différentes stratégies d’ESG et divers mandats d’indices découle du fait que les bases sur lesquelles s’appuie l’investissement responsable s’alignent sur les 17 objectifs de développement durable (ODD) établis par l’Organisation des Nations Unies (ONU), dit Tony Mahabir, président et chef de la direction de Canfin Financial Group of Companies, de Toronto, et président de la Convention of Independent Financial Advisors (CIFA), une organisation non gouvernementale ayant obtenu le statut consultatif permanent auprès du Conseil économique et social de l’ONU. Les membres de la CIFA se concentrent sur l’adhésion aux ODD de l’ONU.

L’élément environnemental des critères ESG, par exemple, touche à des enjeux tels que la biodiversité, les changements climatiques, la gestion des déchets, la pollution, l’approvisionnement en eau et la déforestation. L’élément social comprend les normes du travail, les droits de la personne, la santé, la sécurité, les relations de travail, la diversité et les collectivités, y compris les collectivités autochtones. L’élément relié à la gouvernance couvre la gouvernance d’entreprise, les malversations et la corruption, la transparence fiscale, la diversité au sein du conseil d’administration (CA) et la structure du CA.

En utilisant les ODD comme référence, les émetteurs d’indices ont mis au point une gamme variée d’indices de base, sur mesure et thématiques, et les entreprises sont notées sur chacun des éléments afin d’être incluses dans les indices pertinents.

Par exemple, MSCI, l’un des plus importants émetteurs d’indices, compte plusieurs indices ESG, allant de ses indices de référence de base, MSCI ESG Leaders Indexes, à une gamme d’indices sur mesure dans des domaines comme les leaders sur le plan des changements climatiques et les leaders en faible émission de carbone. Ses évaluations fournissent une notation globale de l’entreprise en matière d’ESG, qui utilise une échelle de sept points allant de AAA à CCC, ainsi que des notes et des percentiles indiquant dans quelle mesure une entreprise gère chaque élément clé des critères ESG par rapport aux entreprises comparables de son secteur.

Dans la même optique, FTSE Russell classe les entreprises en se basant sur 14 thèmes des ODD alignés sur les trois éléments de base des critères ESG et en utilisant quelque 300 indicateurs pour mesurer la qualité de la gestion d’une entreprise par rapport à chaque thème ainsi que la pertinence de chacun d’eux pour l’entreprise. Une note lui est ensuite attribuée. Chaque société est évaluée en fonction de 125 indicateurs en moyenne.

Au Canada, le Jantzi Social Index est un indice pondéré en fonction de la capitalisation boursière composé de 50 entreprises qui figurent dans l’indice composé TSX. L’indice utilise deux critères d’exclusion – l’industrie liée au produit (contrats militaires, énergie nucléaire et tabac) et les conséquences négatives majeures pour l’ESG (controverses et incidents dans lesquels est impliquée l’entreprise tels que les poursuites pour discrimination, les déversements de pétrole, etc.) – pour sélectionner des entreprises.

Évidemment, la méthodologie et les critères de sélection des entreprises par la multitude d’indices disponibles varient énormément, ce qui crée différents critères d’évaluation.

ENTRE LES DEUX…

Pour mettre ce dilemme en perspective, réfléchissez aux réponses aux questions suivantes. L’énergie nucléaire est-elle bonne ou mauvaise pour l’environnement? Comment concilier la baisse de notation ESG d’une entreprise en raison de problèmes de confidentialité et de gouvernance et l’engagement de cette même entreprise à utiliser l’énergie renouvelable à 100 % d’ici 2020? Les voitures électriques sont-elles bonnes ou mauvaises pour l’environnement? Comment évaluer une grande compagnie pharmaceutique qui fabrique des médicaments susceptibles de sauver des vies, mais également des opioïdes? Les réponses ne sont pas simples et dépendent des critères de sélection des divers indices.

Ces critères peuvent être positifs ou négatifs. Dustyn Lanz explique que le filtrage négatif « renvoie à l’exclusion systématique de certaines industries ou de certains secteurs en raison de préoccupations en matière d’ESG ou éthiques ». Selon lui, le tabac et les armes sont deux des filtrages négatifs les plus courants, mais certains fonds excluent également les énergies fossiles, et les investisseurs peuvent souhaiter éviter d’autres industries. Les autres filtrages négatifs pourraient inclure les jeux d’argent, l’affiliation à des organisations terroristes, les violations des droits de la personne et des droits des travailleurs ainsi que les dommages causés à l’environnement.

D’autre part, le filtrage positif recourt à l’approche « premier de classe » : les entreprises sont sélectionnées en fonction de leurs excellentes notes en matière d’ESG par rapport aux entreprises comparables de leur secteur, dit Dustyn Lanz, qui ajoute qu’« il est courant qu’un fonds combine le filtrage négatif et positif afin d’exclure les traînards et d’inclure les meneurs ».

Dans certains cas, vos clients pourraient demander pourquoi un fonds d’IR inclut une société active dans une industrie polluante. « Alors qu’une entreprise peut opérer dans une industrie intrinséquement polluante, elle peut aussi être engagée dans des initiatives qui justifient son inclusion dans un fonds d’IR, comme un engagement à diminuer ses émissions de carbone ou à réduire la rémunération de ses dirigeants, en lien avec la performance ESG », indique Jeffrey Chan.

Selon lui, « maintenir une position dans ces entreprises peut être une façon plus puissante de provoquer le changement que de vendre leurs titres ». Il ajoute qu’« en tant qu’actionnaire, on peut s’impliquer dans la direction de l’entreprise et contribuer à améliorer la performance, alors qu’en désinvestissant, on renonce à toute possibilité de le faire ».

Toutefois, il peut être difficile de s’assurer que les entreprises répondent aux critères ESG, même si elles le prétendent. Jeffrey Chan affirme qu’« à la différence des données financières, les données ESG ne sont pas normalisées et les entreprises n’ont pas l’obligation de divulguer ces informations de manière uniforme, ni de les divulguer tout court. Par conséquent, se fier uniquement aux renseignements accessibles au public peut ne pas donner un portrait exhaustif d’une entreprise. »

Dans de tels cas, « l’engagement des actionnaires peut constituer un acte de propriétaire responsable qui peut être un moyen efficace de changer le comportement des entreprises », dit Dustyn Lanz.

« Ces derniers peuvent utiliser le pouvoir qu’ils ont d’influencer la performance d’une entreprise en matière d’ESG en utilisant des stratégies précises, telles que les échanges avec la haute direction, le vote par procuration et les propositions d’actionnaires, qui visent à améliorer la performance ESG d’une entreprise. »

Le manque de normalisation des critères d’évaluation en matière d’IR pourrait entraîner de la confusion chez les investisseurs qui recherchent des rendements concurrentiels dans un portefeuille ou dans un fonds adhérant aux principes ESG. Selon Tony Mahabir, les femmes et les Y se soucient particulièrement de l’investissement responsable.

Afin d’aligner objectivement ses attentes de rendement sur ses valeurs, il propose d’utiliser la cote de durabilité Morningstar pour sélectionner les investissements les plus appropriés. Morningstar évalue plus de 34 000 fonds communs de placement et fonds négociés en Bourse à travers le monde en matière d’investissement durable. Chaque entreprise du portefeuille reçoit une note sur une échelle de 0 à 100 par rapport aux entreprises comparables de son secteur à l’échelle internationale.  De quoi aider les conseillers à la recherche de données sur l’IR pour leurs clients.